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SAGESSE

LA SAGESSE était avec Dieu lors de la Création ( La Sagesse, 9,9)

Lillois septembre 2019

Du fond du noir absolu apparaît un joyau bleuté,

La lumière invisible le frappe de plein fouet. Terre des hommes.

La porte s’ouvre et j’entre. Elle me dit aussitôt, la Sagesse, en se peignant longuement et sans se retourner, que tout cela est tout, que tout cela n’est rien. Elle poursuit, tranquille et lasse devant tant d’ignorance : « Tous les êtres existent pour nous : tout ce qui existe, espace-temps, objets du monde, la Terre, les cieux, les milliards de galaxies et d’étoiles, les particules évanescentes dans le vide, la pensée que tu as pour moi, le sentiment que j’ai pour toi, tout cela, c’est pour nous. »

Ne la comprenant pas, Je l’interromps : « Toi, Sagesse, tu existes en nos cœurs, je le devine et je l’espère. Mais alors, comment pouvais–tu être, avec le Créateur, avant la fondation du monde, dans un Ailleurs où l’Etre n’existait pas encore? » Elle se retourne et me fixe intensément.

« Qui peut connaître l’Origine ? Certainement pas la créature ! »

Elle semble alors disparaître à mes yeux, une sorte de pénombre s’installe dans le palais. Une lueur douce subsiste là où elle se tenait. Et cette douceur me dit : « Tu ne peux aller plus loin. »

Le sol me manque et un effroi me surprend au cœur. Car je l’aime. Je suis en faiblesse, sans autre pouvoir que d’attendre.

Dans le silence, un bruit léger. De l’eau qui coule ? Un vent trop faible ? Tout s’efface et je glisse lentement à terre, sans heurt.

Je continue de l’aimer. Je m’obstine à croire en Elle. C’est une foi qui m’arrive au-dedans et me pénètre, irrésistible et bienvenue.  La pénombre s’est obscurcie, le Souffle de la Vie incommensurable, impénétrable, anime pourtant mon souffle et mon désir d’Elle.

Dans un vertige, elle m’a saisi, la Sagesse. Elle s’est dévoilée, beauté vivante dans un silence intense et chaud : elle, l’esclave de la Vie éternelle.

« Comme tu es belle ! Le Souffle s’émerveille sur ton visage lisse, enveloppe ta chevelure d’eaux mêlées, et, perdu dans tes yeux d’Océan, je vois ton corps ondoyant de force et de bonté. »

Tout cela est pour nous. Oui.

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VIE ET TEMPS

VIE HUMAINE ET TEMPS : LA PROMESSE

Une promesse invisible qui grandit d’une explosion primitive, à l’image de celle d’où naquit l’univers. Une vie est à l’abri, au chaud, plongé dans le rythme sourd et constant de battements inconnus. Des sons parviennent maintenant, qui élargissent ce monde clos et flottant. Nourrissement pur et inconscient. Hors du temps conscient.

Epreuve première de séparation, expulsion rigoureuse, déchirement de l’air qui s’engouffre et emplit l’enveloppe des poupons.  Voilà un ballon qui ne s’envole pas, la gravité le retient, la vie s’est en fait alourdie. Et c’est bien ainsi : car une si forte énergie qui travaille à envahir tout sans fin consumerait tout pour grandir. La lumière a été aveuglante mais peu à peu les distinctions s’opèrent. La chaleur restera pour toujours primordiale, premier lieu de la tendresse. L’instant est pur don, reçu sans autre savoir que celui de persévérer : sagesse primordiale.

La lumière guide les pas maintenant, (ou les sons si par malheur elle manque). Il y a la nuit empreinte de sécurité, il y a le jour marqué par l’aventure. Il y a les proches, il y a les lointains : le désir de marcher. Tout devient jeu, et le je apparaît : tout faire comme l’autre et ne pas être l’autre ! La confiance et le retrait. Seul le présent compte, d’instant en instant.

Dans le déluge des paroles, un fonds sonore permanent, les vibrations immenses de sens multiples et tâtonnants se pressent. Apprentissages en nombre de toutes les intelligences. Franchissement des obstacles, apprentissages : toujours, toujours apprendre, c’est la croissance de la vie elle-même.

Apparition du temps en avant, images de randonnées, de montagnes à gravir, de cols à passer, enneigés, glissants. Intensité des efforts extrêmes, repos naturels et bienfaisants, dans les clairières d’une existence attentive. Le futur attire, il étire le présent, quand le passé, ignoré, git encore dans l’inconscient.

C’est toutes voiles dehors qu’il faut aller. Oui, il faudrait alors bien se renseigner sur le cap à suivre.

De grands choix s’opèrent, dont on peut parler pour mieux choisir, mais tout n’est pas dicible. Des possibles commencent à glisser dans le non-être. Des intensités d’expériences prennent corps. Il y a une histoire qui parcourt le temps des heures, en avant, toujours.

La vie continue quoiqu’il arrive. Cheminement constant, irrégulier dans ses actes, stabilisé dans ses rencontres. Cela se construit peu à peu. En avant, est visible maintenant une trajectoire. En arrière se pourrait voir un fil rouge, mais il se cache. Les traces du non-être n’intéressent pas.

L’attirance s’est faite impérieuse. Dans les galaxies splendides de la tendresse, une collision invisible et secrètement souhaitée s’est produite. Tout remonte à l’origine, à la chaleur, à la nuit féconde. Et la vie s’incarne encore une fois. Tout recommence, en une autre vie nouvelle.

La vie continue quoiqu’il arrive, cheminement indistinct d’autres cheminements. L’air ambiant nourrit, sain ou malsain. Le présent n’est plus un instant, il s’aperçoit du passé, le fil rouge est reconnu, signifiant l’existence déjà vécue. Urgente et nécessaire en est l’acceptation, pour que les cheminements puissent s’entraider. Temps des engagements indispensables. C’est le temps où l’on se souhaite «  longue vie, bonheur et prospérité ».

La vie est démultipliée, rien ne se fait sans tous, et tout ce qui est fait s’appuie sur le travail d’autres. Le « Je » s’aperçoit qu’il ne vit que dans un « nous ». C’est, selon, une partie de pêche paisible ou la descente d’un torrent en kayak, des randoris multiples et des ippons ; des oasis et des atlas. Pas de haut sans bas et pas de chute sans relèvement ; joies à maximiser et peines à minimiser ? Sagesse difficile ! Il faut trouver la tranquillité dans le mouvement sans que jamais l’une n’exclue l’autre. Le temps reste en avant, mais se charge, devient plus dense, plus épais. Il pourrait alourdir l’âme, si l’on n’y prend garde. Mais les saveurs heureuses, elles aussi, s’intensifient.

Puis voici, est-ce vraiment une surprise ?, que le futur commence à se dessiner plutôt chez les autres. La ligne du temps s’incurve et entame un mouvement circulaire non encore perceptible. Là devrait se situer l’acmé. Il est temps, précisément !!!

Les soucis pour les être chers prennent le dessus, et nous n’y pouvons rien : comme nous avons reçu la vie, nous recevons leurs vies. Le temps devient répétitif ainsi que les évènements, semble-t-il. Il faut alors entreprendre encore là où on le peut. Le fil rouge est accepté, mais l’en avant lasse peut-être, parfois.

… Le temps est devenu circulaire, la stabilité et les habitudes triomphent pour préserver ce qui persiste là. Faut-il se résoudre à la diminution de l’action ? Oui, à condition d’habiter pleinement le moment présent dans la joie. Le temps circulaire revient aux instants. L’on pourrait redevenir enfant, petit enfant.

Puis le temps se concentre dans un seul instant, celui du deuxième passage, où la pesanteur est abandonnée, laissée à elle-même. C’est alors l’envolée, peur la plus grande, désir secret le plus cher, pour que la Vie resaisisse toute notre histoire.

Jean-Fred

Lillois, 11/11/2019

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DANGER POUR L’ESPECE HUMAINE ?

L’espèce humaine va-t-elle disparaître ?

Cette inquiétude, qui est proche d’une angoisse si l’on prend l’intitulé tel quel, doit selon nous être prise plus comme une alerte intuitive que comme une certitude statistique, alerte qu’il faut cependant prendre complètement au sérieux.

Peut-on différencier l’analyse ?

1) l’explosion du savoir

Il faut d’abord constater un phénomène majeur. Depuis 1900, et plus encore 1980, se manifeste une extraordinaire explosion du savoir humain. Il y a eu les machines aidant la force des bras. Puis les machines accélérant le déplacement. Puis les machines multipliant l’efficacité du cerveau humain. Le savoir humain permet maintenant de créer un deuxième univers, celui qui relie les pensées de milliards d’individus. Enfin, notre société est la première à donner à des centaines de milliers de chercheurs la possibilité de vivre de ce métier et ce dans tous les domaines. Ceci garantit que le savoir va continuer à exploser tous azimuts. C’est le phénomène actuel le plus nouveau et le plus générateur d’une évolution accélérée : il y a désormais une couche terrestre d’ esprits reliés et innovants ; et le nombre de ces esprits va croître encore.

2) l’explosion des différences

Le mode de vie actuel dans les sociétés riches est un triomphe, sur le plan de la santé, des loisirs possibles, de la diversité des métiers possibles. Des millions de gens écoutent Mozart, enterré il y a deux siècles dans une fosse commune, en roulant en voiture ou en volant dans les airs. Et l’on juge maintenant, ce qui est historiquement nouveau, que tous devraient avoir un minimum de richesse matérielle.

On peut remarquer que ce niveau de vie est exagéré, et aussi qu’en cas de crise, la marge pour redescendre vers un mode de vie plus spbre est très grande : loisirs locaux et non mondiaux, alimentation locale et non mondiale etc.

Mais le constat le plus évident est que l’humanité est divisée entre des sociétés qui continuent à courir de plus en plus vite et d’autres qui demeurent en berne complète, vivant durement dans la pauvreté matérielle. Ce problème humain est énorme. Il a à voir avec la capacité des humains de venir au secours de l‘autre, mais aussi de l’abandonner complètement.

La question se démultiplie et se complique dans le sens où d’une part les sociétés riches matériellement connaissent des populations pauvres (en niveau absolu et pas seulement en niveau  relatif dans ces sociétés), et où d’autre part, une vie sobre mais saine est parfaitement atteignable dans les pays pauvres.

3) la planète abimée.

J’en viens (en troisième lieu seulement) au sujet précis : nous abîmons la planète de manière telle que les catastrophes naturelles vont se multiplier (réchauffement climatique) et que nous nous empoisonnerons par nos procédés industriels aux effets massifs. Plus précisément, la vie survivra sur la planète et s’adaptera, mais pas nous.

J’avoue que je suis autant préoccupé, sinon plus par le fait que nous sommes à l’aube de manipulation génétique sur l’être humain, qui me paraît plus grave que la destruction de l’environnement, contre laquelle il y a déjà eu des succès, par exemple la reformation de la couche d’ozone grâce à l’interdiction des chlorofluorocarbures depuis 1994. Mais je reviens au sujet.

Il ne faut certes pas ridiculiser cette angoisse, car elle repose sur des faits réels. Et les passions guident nos intelligences, et non l’inverse : l’angoisse peut toucher le vrai et nous mettre en mouvement. Toutefois, il faut, je crois, prendre une optique de temps long. Dans le temps long, l’évolution est permanente et défie nos prévisions ou illustre notre ignorance et notre précipitation.Le DDT a tué les moustiques, puis il devient un poison pour l’homme. L’électricité nucléaire est ultra abondante, mais la radioactivité tue. L’amiante est une merveille contre le feu, mais il faut maintenant désamianter les bâtiments, car elle est hautement cancérigène. Le glyphosate est très efficace, mais il reste dans les plantes.  Etc

Si l’on considère la présente explosion du savoir, on peut espérer sérieusement que le potentiel pour contrer notre disparition existera. Le vrai problème est alors: attendrons nous d’être dans la mouise pour agir ? Malgré notre nouvelle intelligence collective, je crois malheureusement que oui. A preuve la persistance des guerres entre Etats et des guerres civiles entre groupes humains, qui démontrent notre profonde stupidité, mais qui semble liée au dynamisme de la vie… Nous risquons bien de nous dire, face au réchauffement et dérèglement climatique : les primes d’assurance augmenteront et basta.

4) Mais il faut dire que, sans nourrir une angoisse totale sur ce sujet, il est urgent d’agir à la fois localement car c’est nécessaire à la prise de conscience d’un plus grand nombre, et surtout mondialement pouir faire évoluer le mécanisme économique. Il faut voir qu’il s’agira bel et bien de changer de mode de vie matériel et notre mentalité. Sur ce point, la grande force de l’humanité est qu’elle se renouvelle par la naissance (grâce à la mortalité). Car l’attachement des vivants aux biens acquis, lié à la légitimité d’un confort de vie minimal, rendent très difficile de déterminer où se situe le niveau de vie sobre, légitime et acceptable.

Il y  a quelqu’un qui résume bien le problème à mon avis : Kate Raworth « Doughnut economics », traduit en français  et sûrement en allemand. L’idée est simple : le nouveau modèle, la nouvelle mentalité économique nécessaire est symbolisée par l’image du beignet (ou du rond d’ananas).

 La limite extérieure de la rondelle représente le prélèvement sur les ressources planétaires : il faut qu’elle arrête de grandir. La limite intérieure de la rondelle (laissant un trou à l’intérieur) représente les milliards d’humains qui restent pauvres : elle doit être comblée. Cette économiste, à mon avis, lie parfaitement les deux objectifs : arrêter le pillage des ressources ; faire monter dans le train d’un minimum de niveau de vie matériel tout le monde. Le 2ième objectif est aussi important que le premier. Tel est le modèe qui devrait nous guider au XXIème siècle.

Lillois, 11/11/2019

DOULEUR

 Zeruya SHALEV, traduit de l’hébreu, Ed. Gallimard, 2017

Voici un livre qui ne s’oublie pas ; parce qu’il nous fait véritablement pénétrer dans la vie d’une femme, et l’auteur est d’ailleurs une femme, dans sa vie humaine, sa vie intérieure, la vie de son âme. Nous épousons sa vision des autres. Ce roman  nous donne l’impression de nous livrer des mémoires, de nous faire voir le reportage d’une vie au plus près,  et aucunement l’impression d’une fiction.

 Et lorsque nous relisons le préambule de l’auteur par lequel elle nous certifie que ce livre est le fruit de son imagination, on hésite à croire que les personnages ne sont pas des connaissances en chair et en os de l’auteur, ni peut-être elle-même. La construction est en tout cas réussie ! Le ou les personnages y paraissent plus vrais que nature, et en fin de lecture, nous les avons rencontrés  et ils demeurent en nous.

L’écriture de Zeruya Shalev, servie par une traduction superbe,  est précise, riche d’une finesse psychologique qui rend crédible l’évolution des personnages et le déroulement de l’histoire. Pour ma part, il s’y est ajouté par moments comme une frayeur : une intelligence si fine des sentiments et une sensibilité tellement à fleur de peau ne doivent pas rendre la vie facile ! Zeruya Shalev écrit du dedans les sentiments d’une femme par rapport à sa fille, à son fils, à son mari, à son ancien et premier amour qu’elle rencontre à nouveau.

L’histoire se passe en Israël. «  A près de cinquante ans, Iris mène à Jérusalem une existence bien remplie. Cette ambitieuse directrice d’école pensait avoir surmonté ses blessures enfouies jusqu’au jour où elle retrouve par hasard son grand amour de jeunesse, ravivant une passion qu’elle croyait éteinte. Tandis que son mari s’éloigne et que leur fille multiplie les provocations inquiétantes, Iris tente de contrôler la situation. » 

Ce texte assez convenu de la page de couverture qui doit donner l’ossature du récit et attirer le lecteur ne peut évidemment que dire infiniment peu. Constatons que le déroulement de l’histoire est magistralement mené, démarrant avec un attentat dont elle est victime et se concluant sur le départ du fils à l’armée. Entretemps, sa vie a été mise en bascule, et elle s’est trouvée confrontée à un vertige existentiel : la passion ancienne de sa jeunesse est là, renaissante et souveraine, les liens tissés par la vie avec ses proches s’étirent et deviennent aussi ténus que des fils de soie ; Mais leur fragilité soudaine masque une résistance forte et sans doute inattendue qui se trempe au feu des évènements quotidiens.  

Son mari si lointain tout à coup et qui pourtant reste si proche, sa fille si méconnaissable et si inséparable de son cœur, son fils, si singulier et si indispensable. Chaque événement devient une épreuve où se manifeste l’intensité pure de la vie.

Son mari, qui se réfugie depuis toujours dans les échecs sur écran, qui minimise les crises, s’avère résister dans la continuité alors même qu’il est submergé par les éloignements de leur fille. Le fils est à bonne distance, un rien goguenard. Celle-ci, qui se risque à se laisser influencer par une espèce de maître manipulateur qui l’exploite sous prétexte d’une indispensable  meilleure maturation, la plonge dans la double peur de la perdre et qu’elle se perde.

Son amant qui a ressurgi comme si le temps ne s’était pas écoulé, doit-elle tout quitter pour lui ?

Le fleuve profond de cette écriture embrasse dans un même élan les recettes de cuisine, la perdition de repères psychiques, le poison de la manipulation, la priorité absolue du sauvetage de sa fille, l’impuissance, la fatalité, l’aspiration d’un infini dans les traces réanimées d’une passion initiatrice, la puissance des corps, la certitude de la passion. Ce roman nous entraine  sans crier gare, et les rives défilent à une allure éprouvante. Par moments,  l’on ne sait plus si l’embarcation a chaviré ou si elle navigue encore. Mais c’est sûr, nous sommes dans le fleuve de la vie.

Et, certes, j’ai dû accoster plusieurs fois, faire des pauses dans la lecture, avant d’arriver à l’embouchure. Le roman laisse alors, dans les dernières scènes, la continuité de la vie s’imposer.

Ce roman de l’intensité et  de la singularité de chaque vie humaine, toujours tissée par les êtres aimés, nous fait mieux vivre. C’est bien le fruit de la lecture d’une belle oeuvre.