BABEL

BABEL

Ce film de Alejandro Gonzalez  Inarritu 2006, met extraordinairement bien en scène des traits essentiels du monde humain sur la  planète Terre en ce début de XXIème siècle.

En plein désert marocain, un coup de feu retentit. Il va déclencher une série d’évènements qui impliqueront un couple de touristes américains au bord du naufrage, deux jeunes marocains auteurs d’un crime accidentel, une nourrice mexicaine qui voyage illégalement avec deux enfants américains et une adolescente japonaise quelque peu en révolte dont la police de Tokyo veut contacter le père.

Le commentaire qui suit ne prétend pas à une analyse fouillée du film sous l’angle cinématographique, ni ne veut en mesurer la pertinence sociale et politique, laquelle est évidente. Il s’agit simplement d’exposer ce que cette œuvre a pu faire surgir chez le spectateur que j’ai été pour la 3ème fois.


Le film prend son temps avec de très longues séquences illustrant chaque situation et pour autant, maintient le spectateur dans une grande attention et participation : les dialogues sonnent juste, les acteurs, dont beaucoup non professionnels, sont convaincants.

Le scénario est conduit de main de maître, dont la complexité provoque notre curiosité et nous met en recherche. Cette histoire et les différentes vérités du film se révèlent petit à petit. Le film est une fresque qui dépeint le monde humain moderne dans ses extrêmes culturels, des sociétés aux structures et cultures  différentes se côtoyant et se heurtant parce qu’elles sont reliées quoiqu’il arrive, des planètes humaines situées à des années-lumière les unes des autres. Et dans la peinture de cette diversité éparpillée, il ramène à l’essentiel de l’humain, à savoir ses relations.

Et comme nous sommes dans une œuvre d’art moderne, nous ne contemplons pas les visages séraphiques aux regards agrandis qui célébraient au XIIème siècle un Ciel divin bien identifié: nous sommes plongés dans les souffrances de l’existence, dans ses drames construits par des causes diverses dont l’enchaînement implacable échappe à toute volonté. Ces drames vont révéler les vérités de chacun. Et leurs acteurs finiront dans les sables de l’échec et du malheur, ou dans les instants infinis de l’amour retrouvé.


Dans un endroit perdu et pierreux du quasi désert de l’Atlas marocain, une famille de bergers: père, mère et trois enfants, un troupeau de chèvres et peut-être brebis, une maison en pierres. C’est la vie d’avant le monde moderne, simple et dure, où il faut continuer à vivre et lutter pour cela ; pas de société de consommation ici. On ne vit pas «  à condition » que ceci ou cela, on vit la vie qui est belle et dure. L’existence n’est pas discutée, remise en cause.[1]

Pour la protection de son troupeau, le berger acquiert un fusil perfectionné, qui va provoquer le malheur. On peut y voir une métaphore sur l’irruption de la technique dans les sociétés traditionnelles, qui, avec le visage avenant de ses multiples bienfaits indiscutables et irrésistibles, détruit largement les structures de ces sociétés humaines en les amenant à notre civilisation.

Un couple américain du nord, sorti de la lutte pour la survie matérielle, est en voyage organisé et traverse en bus le pays. Ce couple ne sait plus pourquoi il existe. Un coup de feu tiré par accident par un des enfants du berger blesse gravement la femme qui risque de mourir. L’épreuve va  ramener ce couple à l’essentiel : rester en vie et être aimé. Et c’est dans une scène très forte que le besoin organique du corps de se vider déclenche la déclaration la plus inconditionnelle de l’amour retrouvé. Le don de soi, cœur du spirituel, est immergé dans la chair, instant révélant la condition de  l’humanité dans toute sa dimension.

Les jeunes enfants du couple sont gardés par leur nounou mexicaine bonne comme le pain. Elle veut aller au mariage de son fils de l’autre côté de la frontière, au Mexique, et ne trouve pas de remplaçante. Elle emmène donc les deux enfants, mais sans « papiers » l’autorisant à le faire, puisque les parents sont au Maroc. Le mariage est chaud et très festif, les scènes soulignent l’union de la vitalité et de la joie, une aimable anarchie, et les enfants du nord se font plaisir dans cette liberté, mais sont aussi choqués  des mœurs rurales brutales (l’égorgement d’une poule). La nounou se laisse aller au désir d’une ancienne connaissance devenue veuf… quoi de plus naturel et bienfaisant ? Ce mariage montre le bonheur de la vie humaine, tel quel.

Nous ne sommes pas ici avec des êtres jetés là sur Terre dans une absence de sens, engourdis dans l’anxiété de la réalisation de soi-même, fatigués de produire et de consommer. Nous sommes avec des gens qui souffrent et jouissent de la vie.

Au retour vers les US, c’est le drame, la nounou sera séparée des enfants et devra retourner au pays, sa vie et son cœur brisés (on peut imaginer un rattrapage ultérieur ou non).

Est illustrée la force de la construction des procédures juridiques d’un Etat efficace et le rôle des agents administratifs qui ne peuvent déroger à l’application de ces règles et n’ont que la latitude de se montrer plus ou moins humain dans leur exécution. Une femme pauvre et aimante coupée des enfants qu’elle aime, c’est le malheur le plus intense.

Au Maroc où la femme américaine tient encore en vie, le pays moderne et puissant culbute le pays hôte. C’est par un hélicoptère américain que la femme est évacuée et hospitalisée, l’issue restant incertaine. Mais dans ce village où ils se sont réfugiés, on aura pu voir l’hospitalité du pauvre envers le riche, les vieux remèdes contre la douleur prodigués par une ancienne, l’étonnement du guide marocain devant le peu (deux…) d’enfants du couple, et dans un autre registre, la désertion des autres passagers du bus qui sont dans ce lieu isolé plus dépaysé que sur la lune et filent remplir leur programme touristique en laissant là leurs compatriotes dans une complète panade.

Avant l’arrivée de l’hélicoptère, il y a eu le départ de l’alerte mondiale contre le terrorisme, l’intervention des autorités politiques qui jouent leur rôle à l’égard de leurs administrés et électeurs, rôle qui est d’envisager le pire (au risque de le créer, on pense à certaine guerr du moyen-Orient…mais le film ne part pas dans cet autre sujet) et de montrer leur détermination à le maîtriser.

L’unification désormais acquise de la planète humaine, par la circulation de l’information à la vitesse de la lumière, permet une fantastique rapidité d’action. Mais elle rend inévitable la précipitation et nous assistons, bien habitués désormais en 2019,  à l’espèce d’hystérie des organes d’information, médias en compétition pour servir le plat aux masses que nous sommes, elles-mêmes en attente gourmande du spectacle.

D’ailleurs sur cet aspect des choses, l’intervention dans le désert du patron des gendarmes, un costaud bien dans son rôle, dur mais pas inhumain, est bien traitée, sans rallonge, contrairement à ce qui se passe maintenant lors d’un attentat véritable. L’homme est sidéré en fin de sa recherche devant l’aveu du gamin : « Ne tuez pas mon père, c’est moi qui ai tiré ! » Car il y aura finalement une seule mort, celle du grand frère pas trop malin qui quitte l’abri du rocher sous les tirs des gendarmes.

De la mort dans la vie nous ne sommes pas si loin en arrivant au Japon où une jeune fille sourde et muette erre avec ses amies  et provoque avec indécence les autres adolescents ou jeunes hommes. Sa mère s’est suicidée dans des circonstances pas claires pour elle, son père, qui est le chasseur qui a laissé son fusil à son guide marocain, a donc couru le monde et l’a délaissée ?  Plongée dans cette figure impressionnante d’une société aux antipodes de celle du Maroc et extraordinairement urbanisée,  cette jeune fille symbolise le désarroi le plus fort. Séparée par son handicap bien qu’ayant des amies, et minée par le manque d’amour parental, elle en revient à son corps, la seule réalitére qui lui reste, cherchant une liaison sexuelle au prix de sa dignité et se présentant sans rien, dans sa nudité, comme revenue à zéro ou du moins à sa naissance. Il semble qu’elle figure une humanité hyper-connectée mais abandonnée, oxymore existentiel. La scène finale verra le père enfin prendre soin de sa fille, qui petit à petit s’est quittée d’elle même et s’est abandonnée, sur un balcon au bord du vide.


Les scènes  dans ce film sont hautes en couleur, particulièrement lors du mariage mexicain au Mexique. Mais la pénombre y règne aussi dans la maison où la femme blessée est recueillie, pénombre porteuse d’une intensité sentimentale intime : la pure hospitalité bienveillante. Les couleurs de la nuit sont aussi présentes et mises en valeur par les panoramas nocturnes des distantes lumières bleues de Tokyo parsemées de clignotants rouges : à croire que le monde moderne technicisé, par un éclairage permanent qui allonge le jour, fuit la noirceur de la nuit du désert qui nous permet et nous incite à contempler les purs et scintillants points lumineux des étoiles, signes d’un Ailleurs radical ou traces d’une Infinité dont nous avons besoin.

Ce film est une pièce de théâtre où sont confrontées la puissance, la pauvreté et l’isolement affectif. Chaque société humaine comporte son ombre et sa lumière. On pourrait dire que l’humain riche a été accaparé par la réalisation de tous ses potentiels, que l’humain pauvre se trouve victime des évènements qu’il ne peut que subir ; que l’humain environné complètement par les créations de la modernité technique connaît un vertige de solitude.

Puisque l’auteur est mexicain, on peut deviner qu’il célèbre la joie de vivre du latino (la Alegria), qu’il souligne la dureté et l’arrogance du pays riche (US), qu’il s’alarme devant la modernité futuriste (Japon), mais cela reste en très mince filigrane, car il sait bien que la violence règne ici et là…partout, sous des avatars différents.

Mais il faut aussi retenir que ce film enseigne, si l’on veut bien l’accepter, que les catastrophes engendrent l’entraide, car le fond de l’humanité est là : tous et toutes, il nous faut vivre.


Par une histoire complexe qui se déroule comme un roman policier, ce film nous expose donc magistralement la situation globale actuelle du monde humain : des mondes immensément différents, qui se télescopent, se dominent et s’ignorent largement. Un très grand désordre mondial existe. La réussite du récit est telle que cette exposition se passe d’analyses politiques.

L’importance de cette œuvre d’art qui aurait pu n’être qu’un thriller pagailleux, tient au fait qu’elle nous plonge dans la véritable vie humaine : dans les vies intérieures. Au ras de la vie quotidienne, dans la vie humaine subie, ponctuée de lumières persévérantes et d’ombres mortelles, Babel nous offre des images, des dialogues et des scènes hautement symboliques et nous mène ainsi dans nos racines personnelles les plus profondes.

Impressionant.

A cause du titre du film, faisons enfin référence au passage du livre de la Genèse (ch;11, v.1-9), de la Bible ( version de la TOB, traduction oecuménique de la Bible). Le film se situe tout à fait dans ce que nous retenons d’ordinaire de ce récit. A savoir que l’humanité est divisée entre elle-même par les langues et les cultures différentes.

Rappelons que ce récit va beaucoup plus loin. il débute en affirmant que “la terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots”. Il continue avec l’élan de vie des hommes:

” Allons! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre.” Le Seigneur constate cette nouvelle puissance: ” rien de ce qu’ils projetteront ne leur sera inaccessible.”

C’est pourquoi Il ” brouilla la langue de toute la terre “( Bab-ilani, la porte des dieux, est rapproché par l’auteur de la racine bâlal, “confondre, brouiller, troubler”, note de la TOB). Bien loin d’être une punition inspirée par une jalousie, ce brouillage empêche l’humanité de devenir une société totalitaire, monolithique, c’est à dire structurée en fin de compte toujours selon le pouvoir absolu de vie et de mort de certains sur tous les autres.

L’humanité est mise en garde contre elle-même. Ceci est le cas dans les deux piliers de notre civilisation occidentale, Athènes et Jérusalem. En effet, comme Jérusalem dans de nombreux récits bibliques, dont Babel, Athènes nous avertit elle aussi que la démesure, l’hubris, est notre ennemie intime.


[1] Voir l’analyse de Rémi Brague, Les Ancres dans le ciel, ed. du Seuil, 2011, notamment le chapitre IV, intitulé « l’être comme existence brute et la contingence de la vie ».

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