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Essais

TERRITOIRES

TERRITOIRE du vivant et TRANSFORMATION personnelle.

 I. Nous commençons toujours la pratique[1] à l’heure, cela fait partie de la discipline et de l’engagement nécessaire pour persévérer. Et chacun et chacune retrouve la place que l’habitude lui a donnée.

C’est une simple constatation de la vie ordinaire, un phénomène assez fréquent et universel pour être relevé, auquel son caractère largement inconscient donne une grande signification : l’appropriation de l’espace nous donne une sécurité qui semble une condition nécessaire pour se sentir bien.

Enfant, mon grand-père m’emmène à un défilé militaire. J’admire ce déploiement ordonné qui dégage une impression de force à laquelle je suis sensible. Tout est fixé par avance, la place dans le rang comme le rythme de l’allure. Les soldats se fondent dans un quelque chose de plus grand que soi, un collectif qui les prend en charge et qui, en effaçant toute peur individuelle, les augmente tous ensemble dans l’ordre de la puissance.

Evidement, notre vie ne peut se développer que dans un milieu. Nous avons besoin pour vivre d’un espace-temps, c’est-à-dire d’un territoire et d’une durée. Ce besoin ne résulte pas d’un choix, il n’est presque pas gouvernable, mais constitue une donnée de départ, condition transcendante de notre existence.

On pourrait dire que ce besoin est celui de notre corps, et qu’il montre notre nature animale. Cependant, il ne s’agit pas seulement du milieu où se déplace le corps biologique et psychique visible, mais aussi du milieu où apparaissent et se meuvent nos pensées et nos sentiments. De même que nous contemplons l’horizon de l’océan ou les dentelures des sommets escarpés, de même nous sommes séduits par des paysages imaginaires, nous sommes pris par des passions, intellectuelles, relationnelles, qu’il s’agisse d’idées pures ou de sentiments. Dans le monde de la pensée, Il y a en effet des cheminements de la mémoire comme il y a des suites de raisonnements, des constructions et des récits qui sont autant d’espaces parcourus dans une durée. Dans le monde des sentiments, point n’est besoin d’insister sur la dialectique inéluctable du mouvement et de la durée, sur la mouvance permanente et la valeur d’une construction stable.

Prenant le train en milieu de journée, je choisis une place qui me plaît dans la rame aux trois-quarts vide. A l’arrêt suivant, je vois un chat noir et blanc qui se faufile près d’un rail. Que fait-il là ? Il est pour moi incongru à cet endroit, où il risque peut-être sa peau ? Cela me chiffonne et je lui souhaite bonne chance, très confiant d’ailleurs dans sa capacité de mobilité opportune. Cette voie ferrée fait partie de son territoire.

Il est clair que le vivant, qu’il soit sur cette planète végétal immobile et enraciné ou flottant dans les eaux, ou animal essentiellement mobile, ou humain doté de pensée[2], a un besoin vital d’un espace précis où vivre, qu’il a besoin d’une demeure, qu’elle soit géographique ou de pensée ou relationnelle. De même que nous n’avons pu grandir avant la naissance que dans une demeure nourricière et protectrice, nous continuons d’instinct à rechercher une sécurité pour notre vie, que nous savons fragile et, pour tout dire, mortelle. Même l’être le moins craintif, le moins peureux, même le plus brave et le plus audacieux connait ses repères et s’appuie sur eux, dans son monde extérieur comme dans son monde intérieur. Les limites visibles du monde extérieur nous sont offertes, les limites invisibles de notre monde intérieur nous sont à découvrir. Mais il s’agit toujours d’un territoire à l’intérieur duquel nous évoluons, plus ou moins attentifs au monde extérieur, plus ou moins conscient du monde intérieur.

Un groupe de jeunes écoliers s’installe, bruyant, se défoulant de l’attention forcée des heures de classe. « Tiens, nos territoires se chevauchent », me dis-je.

Nos territoires, extérieur et intérieur, s’interpénètrent aussi bien en chacun de nous qu’entre nous et si les corps marquent une limite claire, les âmes sont plus poreuses : chacun est dans son monde intérieur habité par tous ceux et celles qu’il rencontre. Cette inter-pénétration rend la notion de territoire moins compacte et beaucoup plus complexe qu’il n’y paraissait : non seulement nous allons de territoires en territoires dont les frontières sont variables, mais nous vivons dans un grand ensemble composé de territoires différents et partagés. Chaque territoire que nous identifions est composé de portions d’autres ensembles.

Malgré cette complexité, nous pouvons en garder la notion et introduire un nouveau point. Parce que notre territoire complexe et comporte néanmoins des limites, on ne peut l’habiter sans qu’apparaisse simultanément une distance par rapport aux autres territoires et un contact frontalier avec eux. Cette mise à distance nous protège, mais elle implique nécessairement en contrepartie la peur de sa perte. Cette peur génère le besoin de sécuriser l’espace de manière pérenne ; cette sécurisation génère les rivalités, les défiances et les conflits.

Nos territoires doivent en effet être maintenus, préservés afin de durer, ce qui est bien naturel pour s’inscrire dans le temps. Mais nous voudrions qu’ils durent en l’état, et c’est là, exactement là, que le bât blesse, car un tel désir est illusoire du fait que la Vie est mouvement permanent, aux niveaux biologique, psychique et spirituel[3]. A ces trois niveaux, nos territoires sont donc constamment remis en cause et érodés et nous cédons immédiatement au besoin de préservation. Pour assurer cette stabilité ou cette immobilité dans la durée, nous passons alors très souvent de la défense de notre territoire à la domination ou au moins à un contrôle des autres territoires. On peut certainement dire, même si l’analyse reste partielle, que la paix entre nos territoires, dans les espaces-temps physiques, psychiques et spirituels, résulte de conventions de non-agression qui supposent un équilibre des forces de leurs possesseurs entre eux.

Faut-il alors construire une « ligne Maginot [4]« ? Ou faut-il opter pour une stratégie de mouvement ? Faut-il préserver ou recréer, s’arrêter ou évoluer, s’immobiliser ou se transformer ?

Si la proposition : «  la vie est mouvement «  est correcte, la réponse unique à ces questions est déjà contenue en elle. Il faut choisir le mouvement et la transformation pour rester en vie.

Mais qu’est-ce à dire ?

  1. II. C’est à vrai dire dans les dernières secondes d’un cours de Tai Ji où j’avais constaté cette permanence des places des élèves, que le jeu de mes neurones avait associé soudainement à ce constat cette référence : «  Le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête » (Mt. 8. 19-22). Un sens nouveau et simple m’apparaissait et je devais le noter : le Fils de l’homme n’a plus besoin de territoire.

L’expression « Fils de l’homme » peut être comprise comme se référant à une humanité achevée, au sens non d’une destruction, mais d’un accomplissement de sa vocation la plus profonde, à la fois immédiatement réalisable et terriblement lointaine, qui est de vivre dans la paix. Le Fils de l’homme, c’est la figure et la promesse d’une réalisation de la plénitude de l‘humain vivant. Et l’on précise : cette plénitude est celle d’un être vivant collectivement en paix, dans le « Royaume des cieux ».

Pour que l’humanité entre, dans le temps de son histoire, dans ce Royaume de paix, ou tout au moins se dirige vers lui, réponde à son appel, il nous faut transformer ce besoin de territoire, cette angoisse de la sécurité et ce goût pour la domination. Ne pas reposer nos têtes nous met en condition d’accepter un renoncement à la domination et au contrôle. Il s’agit de la transformation spirituelle permanente d’un donné psycho-physique toujours là. Attitude d’ouverture modifiant la pesanteur dans laquelle nous sommes construits.

Pour renoncer à la puissance de la domination, il faut accepter notre faiblesse, et même s’appuyer sur elle en y voyant une ressource précieuse pour notre adaptation. C’est très souvent, admettons-le, la perte de l’ancienne frontière qui nous oblige à une ouverture, à l’acceptation de pénétrer dans et de se laisser pénétrer par un nouveau territoire plus large. Mais ce peut être aussi le fruit d’une réflexion, d’une rencontre, d’un engagement.

Cependant, dans cette acceptation de notre faiblesse, disposons-nous de quelques indications pour avancer sur le chemin ?

 

III. Les « Béatitudes » sont le mode d’emploi de notre transformation vers un abandon des territoires.

Au cours du déroulement de l’histoire, nous n’accomplirons le pèlerinage vers une humanité en paix, cette distance inouïe à parcourir, que si nous devenons humbles (pauvres matériellement : nous entraidant ; pauvres en esprit : sans orgueil; pauvres de cœur : sans rejets). C’est l’injonction des « Béatitudes » : « En marche[5] les humbles, les doux, les purs, les miséricordieux, les assoiffés de justice » (Mat. 5, 3-12)[6]. Lorsque nous n’avons plus où reposer notre tête, c’est alors que nous abandonnons nos frontières et devenons humbles. Nous sommes, dans l’ouverture à la Vie[7] qui nous a pris dans ses bras.

Mais les béatitudes continuent en prédisant «  Malheur aux riches ». Malheur, c’est à dire aussi, simplement, « bonheur illusoire », finalement mauvaise heure et non bonne heure, à ceux qui veulent à tout prix conserver leurs territoires par la domination violente ou silencieuse des autres, par l’oubli que toute compétence est un service, par la thésaurisation de biens materiels, par le subtil orgueil spirituel. On voit ici que les deux avertissements des béatitudes, l’un positif, l’autre négatif, sont les deux faces de la même médaille.

Le processus de transformation ainsi orienté par le « Sermon sur la montagne » est en effet le seul moyen d’une ouverture radicale à la Vie. Il ne s’agit pas d’un abandon des territoires fondé sur un « quiétisme » (tout concourt au bien), ni d’un mépris de notre être bio-psychique fondé sur un « jansénisme » (la « chair » impure doit être purifiée), il s’agit du combat spirituel d’une véritable métamorphose pour retrouver le mouvement de la Vie. Ce combat consiste à s’accorder, dans un esprit et des actes de non-possession, avec la nature même de la Vie, qui est le Don premier. Pour nous transformer et ouvrir nos territoires, nous imiterons l’attitude d’humilité de Marie dans sa réponse à l’Ange (Lc, 1,38) : « Qu’il m’advienne, qu’il me soit fait, selon ta parole ». L’efficacité paradoxale de cette simplicité provient de ce qu’elle est en accord total avec le souhait profond de la Vie en nous, de nous voir vivre sans entraves et libres dans le territoire sans limites de la Charité. Souhait profond sans cesse rappelé dans la prière du « Notre Père » : « Que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite ». Et, dans la même prière, conscience du combat qui nous est imparti par la Vie: “Ne nous laisse pas entrer en tentation”.

* * * * *

Les énoncés troublants du Sermon sur la montagne nous apparaissent alors comme les guides d’une vie humaine pleinement réalisée.

Au demeurant, suivre cette orientation de la métamorphose ne mène pas à une vie facile, d’où le conseil de l’apôtre Paul : « Priez sans relâche » (1Th, 5,17).

Mais disposer d’une bonne boussole, c’est déjà beaucoup !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Il s’agit de Tai Ji et Qi Gong, mais le mot est généralisable à toute activité régulière.

[2] Ces répartitions, classiques, sous-entendent néanmoins des frontières poreuses : il semble bien que certains animaux peuvent accéder à un début de conscience de soi.

[3] Nous adhérons au schéma suivant : l’humain est bio-psychique-spirituel. Le biologique, corps que l’on a ; le psychique, chair affective que l’on est ; le spirituel, l’esprit (l’intelligence, la mémoire et la volonté). C’est un tout indissociable, ouvert. Le corps donne le pouvoir-vivre. La chair permet la relation vivante. L’esprit est ouvert à un au-delà des limites.

[4] Ligne de défenses fortifiée construite dans l’est de la France, destinée à prévenir une invasion allemande après la fin de la guerre 1914/1918.

[5] Traduction de E.Chouraqui, que je trouve meilleure que ‘ bienheureux ».

[6] La phrase n’est pas une citation, mais un condensé.

[7] Précision typographique : la vie, vie humaine psycho-physique ; la Vie, vie nommée éternelle, nommée divine.

Corrida de toros

CORRIDA DE TOROS

02/09/2018

L’article a été rédigé avant de lire “mort dans l’après-midi” d’Ernest Hemingway, Gallimard 1980. Ce livre complet, et vivant de portraits de multiples toreros, explique en détail la corrida, ” qui n’est ni aussi simple ni aussi barbare ou cruelle qu’il y paraît aux non initiés”, selon l’introduction de l’éditeur. il est toujours le livre de référence sur le sujet.

La Corrida de toros est actuellement rejetée par beaucoup comme une manifestation de cruauté vis à vis de l’animal (le taureau, mais aussi le cheval du picador) et une prise de risque absurde de la part de l’homme. Qu’elle soit un spectacle nous ramènerait aux jeux de l’Empire romain, et manifesterait la persistance d’une sorte de régression vers la barbarie que des siècles d’effort civilisationnel auraient dû nous faire abandonner. La théâtralisation de nos vies que représente la corrida, prise à son meilleur niveau de signification, peut se passer de la mise à mort d’un être vivant, animal ou humain.

On a présumé dans ce préalable que ceux/celles qui sont choqués par le traitement réservé à l’animal ont aussi souci de la vie du toréador, même s’il résulte de sa propre décision qu’il risque de mourir, contrairement à la situation de l’animal.

  1. S’agissant de la cruauté vis à vis de l’animal, on doit adhérer à ce qui est une réaction très instinctive de protection de la vie, qui provoque une sorte de pitié naturelle et première en faveur du vivant. En effet, cette immédiateté du respect de la vie vient tout simplement du fait que nous sommes en vie, que la vie passe par nous et sans doute nous possède et que très profondément, de toutes les puissances de la nature, nous y sommes attachés, et ceci bien avant toute élaboration conceptuelle d’une éthique, laquelle a pour postulat de départ le respect de la vie. Cette impression «  viscérale » serait d’ailleurs le fondement de la morale dans la civilisation chinoise, au contraire d’un fondement sur base d’une parole de révélation ou d’un aboutissement de la réflexion comme c’est le cas en Occident[1]. La réflexion n’a donc pas à rejeter cette réaction au titre qu’elle serait irraisonnée, alors que cette immédiateté antérieure à toute réflexion lui donne précisément toute sa valeur, et que la raison ne la contredit d’ailleurs nullement.

Même si l’on éprouve et ensuite adhère à ce sentiment de rejet de la cruauté, il nous faut cependant continuer la réflexion. Pour aller droit au but, si l’on pousse les choses à l’extrême, on constatera que l’attitude la plus cohérente vis-à-vis du refus de toute souffrance animale sera celle des jaîns, branche de l’hindouisme très probablement ancêtre du bouddhisme, dont les adeptes et ascètes portent un masque pour éviter de frapper un moustique, qui s’efforcent de ne tuer aucun insecte même par inadvertance et ne consomment aucun produit animal.

Plus commune, ordinaire et praticable se présente l’attitude végétarienne (sans viande ni poisson), ou végétalienne (sans aucun produit animal comme le lait ou les œufs). Ainsi donc, l’indignation éprouvée devant la corrida devrait nous conduire à devenir végétarien. Sommes-nous si cohérents ?

D’autre part, il serait incohérent de protester contre le traitement cruel que la corrida réserve au taureau et d’oublier le traitement des animaux dans les abattoirs, quand bien même celui-ci serait et sera « humanisé » (guillemets volontaires).

Conclusion première : l’indigné devant la Corrida est donc invité à devenir plus végétarien ? Continuer la lecture

MIRACLES/SIGNES

MIRACLE, SIGNE

I.

 Le miracle stricto sensu (non pas le miracle d’un dévouement extrême ou d’une réconciliation inespérée par exemple) est un événement extraordinaire et « incroyable » (au sens commun), car il dépasse notre compréhension. Le mot miracle vient du latin « mirari » s’étonner : il s’agit d’un événement qui provoque la stupéfaction parce qu’il échappe au cours normal des choses.

Pour la « science », le concept de phénomène inexplicable, généralement associé au « miracle », est irrelevant. Elle ne connaît, parce qu’elle est fondée sur la méthode expérimentale, que des phénomènes inexpliqués, non encore élucidés en l’état actuel du savoir scientifique. En rigueur de termes, elle ne se préoccupe pas de nier le fait du miracle et ne l’attribue pas automatiquement à la crédulité des témoins. Simplement, elle ne partage pas les interprétations non–naturelles qui peuvent en être faite, et se réserve de mieux étudier les fonctionnements de la conscience ou plus exactement, du champ neurologique et psycho-somatique par rapport aux guérisons et apparitions dites miraculeuses.

Il faut donc bien préciser d’entrée que le mot miracle fait partie du domaine religieux. Dans ce cadre, il est vu comme une intervention surnaturelle et un signe divin. Dans le judaïsme et le christianisme, comme dans d’autres religions, le miracle est bien un signe adressé par Dieu aux hommes.

Les deux attitudes sont bien illustrées par deux méthodes : la lecture historico-critique des textes religieux réfute le surnaturel, tandis que la recherche exégétique se préoccupe de la signification théologique du miracle/signe.

Notons en passant que le terme serait inconnu des Evangiles, qui parlent « d’actes de puissance ». Le mot est toujours utilisé associé au mot « signe » : les signes et les prodiges (au sens d’actes de puissance).

(Sources : Wikipédia et La-croix)

II.

Chez ceux qui se revendiquent d’une croyance en une «  surnature », une puissance divine, deux attitudes sont visibles.

La première est de croire au récit en tant que racontant un fait, et d’accepter le sens parce qu’il y a un fait établi. Le sens est conforté par la véracité historique de l’événement.

La deuxième est d’entendre le récit comme une construction destinée à fournir un sens, selon la fonction d’un mythe qui ne dit pas ce que ou comment sont les choses mais comment il faut vivre. On s’attache d’abord au sens, sans vraiment avoir besoin d’être certain de l’historicité de l’événement.

La première attitude est celle de “la foi du charbonnier”, dite autrefois « credo quia absurdum » (Je crois précisément parce que c’est absurde). Depuis la critique kantienne de la raison pure (« Que pouvons nous savoir ?) une telle attitude est rejetée dans les limbes de l’irrationnel, honni soit-il !

L’autre attitude, qui permet le doute quant au fait raconté s’accommode bien de la méthode scientifique qui espère faire rentrer un jour l’explication naturelle du fait surnaturel. Si, quant aux faits, on n’exclut rien mais l’on reste sceptique, le doute est permis, l’essentiel est bien de saisir le sens délivré, auquel il faut se coltiner sans plus attendre pour l’introduire dans sa vie.

A noter que le miracle n’est pas considéré dans la religion catholique comme un article de foi, ce qui signifie que la deuxième attitude, attachée au sens, ne saurait être suspectée par la première d’un défaut de foi.

 III.

Introduisons ici un peu d’incertitude. Car les deux attitudes ne sont pas si étanches l’une à l’autre que la logique le suggère.

D’une part, parce que nous ne sommes pas des êtres purement rationnels. D’autre part, parce que « l’affectivité » fonde le choix religieux : c’est, en son fondement, toujours par un témoin que nous croyons, et donc via la vie de quelqu’un (le sens que nous donnons au mot affectivité est celui de relation humaine vivante).

Je constate par exemple qu’une partie de moi-même, sans doute l’enfantine, est prête à admettre et à croire à tel miracle et pas à tel autre (pour simplifier). L’hypothèse explicative serait celle-ci. Le signe vise à orienter nos vies, et il résonne dans nos vies. C’est donc selon nos vies que nous comprenons le miracle/signe.

Ainsi, si j’adhère avec plaisir au récit de la tempête apaisée, c’est que j’ai connu la tempête et éprouvé l’apaisement ultérieur. Du coup, je crois l’histoire plausible. Et elle me réjouit, même si je pense qu’il s’est agi d’un phénomène météo. Car dans ma vie, je me plais désormais à croire que je pourrais dormir au fond du bateau sans crainte alors que le vent se lève…

Si la question du Christ (le Jésus de la religion chrétienne) à l’aveugle « Que veux tu que je fasse pour toi », m’a fait carrément rire par sa simplicité géniale, c’est peut-être que j’ai vécu que je ne savais pas que j’étais aveugle : il faut d’abord le savoir pour demander à être guéri. Du coup, je crois le signe possible, car il est comme aspiré par la radicalité et l’efficacité du sens de la question qui se traduit : »veux-tu guérir ? ».

C’est le point où la réalité intérieure est devenue si forte que c’est avec plaisir et reconnaissance que j’écoute l’histoire. Cette histoire résonne avec mon expérience. (L’on mentionne à dessein l’expérience ! Car il est au cœur de la méthode expérimentale scientifique de tenir compte du fait psychique observé).

Et pour le coup, les pouvoirs magiques des chamans, aidés de psychotropes, développés au long des âges, m’intéressent.

 IV.

Le miracle est un signe qui relève du langage religieux. Il est interprété différemment selon l’expérience de vie et le besoin religieux de chacun.

Ce signe est le témoignage d’une puissance « surnaturelle » et peut conforter la foi en un Dieu Tout-puissant et directement efficient. Ce signe est surtout, par lui-même ou tel que récité, un enseignement que le croyant doit transposer dans sa vie.

Et finalement, le questionnement du miracle doit laisser ouverte l’hypothèse que la connaissance expérimentale scientifique ne couvre peut-être pas tous les niveaux de réalité dés lors qu’on aborde la conscience humaine.

V.

Par ailleurs, l’avancée fantastique des sciences depuis quelques décennies n’est-elle pas en train de constituer un immense récit absolument fabuleux, qui mériterait d’être unifié et raconté en termes compréhensibles par tous ? La question métaphysique de savoir si ce monde est éternel par lui-même ou s’il a un commencement et a été créé à partir de rien sera-t-elle dépassée dans ce nouveau récit ? Ou bien encore les questions du comment cela existe que se posent les sciences sont-elles à jamais séparées de celles qui interrogent le pour-quoi de l’existant ?

Ce que l’on peut souhaiter, c’est que la contemplation attentive de la splendeur du monde, que rend possible sa description par les sciences et les techniques, nous permettra de mieux vivre ensemble l’invraisemblable complexité de l’être humain en nous inspirant pour lui et tout vivant un émerveillement et un respect profonds. Elle le devrait, mais c’est une espérance. En effet, la perception de la beauté du monde physique et du monde des âmes humaines n’est pas toujours partagée et, de plus, ne suffit certes pas à nous apporter la paix.

Les religions, qui canalisent toutes et orientent selon leurs différentes voies la très ancienne aspiration de l’humain à devenir divin (il faut bien choisir un langage), nous donnent des pratiques et des enseignements et nous parlent du cœur humain. Pas étonnant qu’elles nous parlent parfois de miracles…Si l’on choisit un langage sans théologie, comme dans les bouddhismes, on évite la question d’une intrervention de Dieu dans notre histoire; alors on dira que nous ne connaissons pas encore toutes les potentialités de l’être humain, et surtout que la vie elle-même est un miracle, que nos vies sont autant de miracles transitoires.

 

 

FARNIENTE

FARNIENTE

A la fin de la pratique du Tai Ji Chuan, après une heure d’exercices, nous revenons au centre, le Dan Tien. Commence alors en fait la deuxième partie de la méditation. La méditation asiatique (hindouiste, bouddhiste, taoîste) comprend (au moins) deux phases. Dans la première ; l’esprit est concentré sur un objet. Dans la deuxième, il s’agit de se laisser vider l’esprit.

En pratiquant les gestes du Tai Ji dans une attention soutenue sinon totale, nous concentrons notre esprit. C’est via l’attention aux gestes du corps que nous atteignons une sorte de paix de l’esprit, parce que nous ne pouvons tout simplement plus nous occuper de nos soucis, et parce que cette partie du cerveau est comme mise en veilleuse. Nous sommes aidés en cela par la mobilité du corps.

Lorsque nous restons immobiles, au contraire, nous percevons à nouveau la mobilité de notre esprit. Il n’est plus en veilleuse. Au contraire, il prend la place que n’occupe plus le geste. Comment alors le vider ?

Il est clair qu’il faut dans ce cas, ne pas s’opposer au flux des pensées, c’est à dire, laisser entrer la pensée et la laisser partir. Ou : ne pas lui interdire l’entrée soit en essayant de penser à autre chose, soit en la combattant ; et ne pas lui interdire la sortie en la ruminant, étant donc pris par elle. Cette double attitude est certainement juste.

Vider l’esprit, cela signifie quoi ?

D’emblée clarifier que, sur le plan des concepts, il ne s’agit pas d’un vide métaphysique qui s’opposerait à l’Etre. Ce vide n’est pas le non-être, ni le néant de nos catégories philosophiques issues de la pensée grecque. L’on préfère souvent l’appeler   « vacuité » pour éviter cette confusion,

Concrètement, il s’agit de favoriser la vacuité de son propre esprit, de le remettre en place au centre immobile du tourbillon des évènements de nos vies. Il s’agit de le détourner des obstacles à vivre plus consciemment : comprendre mieux la vie, saisir le sens de notre existence.

 

Revenons à notre position immobile de fin de cours, qui est donc celle de la deuxième partie de la méditation.

Le corps est extérieurement immobile. Supposons que notre esprit se soit calmé. Que se passe-t-il alors ? Ou plutôt : qu’est-ce qui passe en nous, par nous ?

Rien moins que la circulation de la vie. De la vie et de la source de la vie. Circulation de la vie corporelle que nous sentons comme une constance et une force. Circulation de la vie de l’âme (la psyché) que nous ressentons comme une fragile richesse. Circulation du Souffle (le Seigneur des mondes) qui anime toute existence, tout être, comme une paix profonde.

De manière moins mystique et plus prosaïque mais tout aussi pertinente : alors, nous ne faisons rien et nous laissons faire, nous laissons la Vie du Seigneur des mondes[1] nous traverser et nous animer. FARNIENTE.

Le « farniente » nous semble approcher au plus près un accomplissement de l’humain. Car à ce mot est associé le plaisir de vivre, la satisfaction de prendre du temps pour profiter et apprécier la vie comme elle peut être, dans de bonnes conditions préalablement aménagées.

Et il s’agit bien de cela : non pas seulement jouir de notre vie individuelle, mais revenir au souffle de vie qui se relance en nous en réflexe de la respiration, quoiqu’il arrive, dont l’interruption sonnera l’instant inaccessible de la mort et dont la permanence fonde notre fraternité.

Le « Farniente » serait-il proche du « Wu-wei » ? Ni néant, ni activité, mais la circulation vitale du corps, de l’âme et du Souffle sans les obstacles inhérents à notre conscience ? La prise de  conscience étant concentrée dans une contemplation heureuse ?

L’adepte du farniente serait-il proche du chant de la liturgie des heures qui s’élève aux quatre coins de la Terre en louange du Seigneur des mondes ?

[1] Première sourate du Coran : «…  Louange à Dieu, Seigneur des mondes : celui qui fait miséricorde, le miséricordieux, le Roi du jour du Jugement. »