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Critiques de films

So long, my son

De WANG XIAOSHUAI

2019

Voir cette œuvre cinématographique de Wang Xiaoshuai, œuvre  du si justement nommé 7ème art, à moins que cela ne devienne maintenant le premier, c’est faire une expérience typique d’humanité, parce que ce film nous humanise.

« Avec So long, my son, Wang Xiaoshuai signe une saga familiale à l’ambition folle, qui prend le pouls de la société chinoise tandis qu’elle accompagne sur quatre décennies un couple brisé par la mort de son enfant ». Parfaite introduction résumée en un titre d’une interview de l’auteur (Focus/Vif du 25 juillet 2019) par Nicolas Clément, dont nous reprenons quelques extraits.

« Wang Xiaoshuai signe une immense fresque feuilletonnante couvrant quatre décennies d’une histoire familiale marquée du sceau de la tragédie. Le film multiplie les sauts temporels avec une limpidité exemplaire, tissant patiemment la trame d’un mélodrame à l’intensité lancinante, hanté par la culpabilité et la mort, le couple au cœur du récit se retrouvant sans arrêt confronté avec ce qu’il aurait dû vivre avec son fils perdu. »

Ce film est passionnant à plusieurs niveaux.

Au niveau politique et social d’abord, parce que plusieurs scènes marquantes du film nous dépeignent la société chinoise encadrée de près par le gouvernement communiste dont l’efficacité repose sur la logique de vérité incoercible du Parti, qui s’impose à tous. Le ressort tragique de l’histoire repose essentiellement sur le décès accidentel du fils unique et sur l’avortement forcé d’un second enfant, en vertu de  la politique de l’enfant unique. Renoncement redoublé d’une cérémonie de félicitations officielles où l’auteur nous figure le désarroi total du couple sous les applaudissements commandés des camarades.

A ce même niveau politique et social, nous voyons l’évolution de la Chine vers l’économie de marché. Les licenciements dans l’entreprise métallurgique d’Etat rendus nécessaires par cette évolution sont opérés par le directeur avec la force du parti : point de syndicat libre pour négocier. Mais la force du parti résidait aussi dans le fait qu’il pourvoyait à tout. Dans ces circonstances, cela n’et plus le cas et l’assemblée hurle son indignation, impuissante. Notons ici les ressources de l’esprit chinois qui tient pour fondamentale la transformation permanente des choses (par l’alternance du Yin et Yang) : le directeur se permet d’asséner aux désignés d’office pour le licenciement quelque chose comme « n’ayez crainte, car le phénix renaît de ses cendres » !

Un autre membre de la famille va réussir dans la construction immobilière et accéder à la richesse matérielle, tandis que notre ouvrier métallurgiste tient sa propre petite entreprise de mécanique à la fin du film. Une jeune femme figure la nouvelle société, qui danse avec liberté lors d’une fête, se plait à plaire à l’ouvrier, et qui plus tard part à l’étranger poursuivre ses études. 

L’écart immense entre la génération qui a connu la révolution culturelle et les nouvelles générations formées (chirurgiens par exemple) est dépeint par touches successives si astucieusement que l’on n’a pas le temps, durant la projection, d’en mesurer l’énormité. A cet écart cependant, les liens familiaux semblent résister, qu’on peut interpréter comme le dernier rempart pour les chinois contre la folie de l’histoire chinoise du 20ème siècle, aussi bien que comme la force d’une civilisation forgée pendant des siècles par les maximes de Confucius ou  tout simplement à l’indispensable lien minimal totalement nécessaire dans ce fourmillement humain. Mais il est certain que la force des liens familiaux en Chine, montrée dans cette longue saga, nous enseigne plus sur la vie des chinois que ne le fera jamais un voyage touristique.

Venons-en maintenant à l’essentiel, à l’humanité profonde de ce film, qui  parvient à mettre en scène avec une grande pudeur des souffrances intenses, supportées avec une sorte de sagesse stoïcienne. On a résumé l’intrigue du film ci-dessus. Retenons une séquence très forte qui conclut en point d’orgue cette œuvre d’art. Il s’agit de rien moins qu’une confession (au sens précis du rite religieux chrétien de repentir exprimé et de pardon reçu pour revivre), de l’aveu d’un homme dont la faute (qu’on se retient de dévoiler ici) « grandit en lui comme un arbre » ( très belle image naturaliste plus parlante et plus justement significative qu’un discours abstrait) et l’empêche de vivre, et du pardon des parents « victimes », puisqu’il s’agit de la disparition de leur fils unique, qui ont tant souffert qu’ils ne ressentent plus que l’inanité et la force de mort de « l’œil pour œil , dent pour dent » : ils s’en délivrent en en délivrant par le même coup le jeune homme. Le par-don renouvelle ce don qu’est la vie.

Tout au long de ces trois heures, le jeu des acteurs est habité, de nombreux plans se prolongent dans l’immobilité, nous offrant le temps de pénétrer l’intériorité de l’évènement.

L’on s’habitue peu à peu à cette fresque ambitieuse où n’apparait que la vie quotidienne, mais dazns toutes ses dimensions humaines.

La Chine est donc devenue une puissance économique et le rabâchage d’analyses sur ce seul plan est aussi le signe d’un rétrécissement d’optique de notre part. Elle reprend une place perdue depuis 4 siècles et constituera à nouveau un des pôles de l’humanité. Avec ce film profondément humain, nous voyons qu’elle va aussi irriguer la culture humaine, dans le sens d’un partage de nos vies, universellement marquées par la souffrance, la violence, la solidarité, la rédemption, le pardon et l’amour. Au fait, c’est bien ce qu’on devrait attendre d’un quart de l’humanité !

BABEL

BABEL

Ce film de Alejandro Gonzalez  Inarritu 2006, met extraordinairement bien en scène des traits essentiels du monde humain sur la  planète Terre en ce début de XXIème siècle.

En plein désert marocain, un coup de feu retentit. Il va déclencher une série d’évènements qui impliqueront un couple de touristes américains au bord du naufrage, deux jeunes marocains auteurs d’un crime accidentel, une nourrice mexicaine qui voyage illégalement avec deux enfants américains et une adolescente japonaise quelque peu en révolte dont la police de Tokyo veut contacter le père.

Le commentaire qui suit ne prétend pas à une analyse fouillée du film sous l’angle cinématographique, ni ne veut en mesurer la pertinence sociale et politique, laquelle est évidente. Il s’agit simplement d’exposer ce que cette œuvre a pu faire surgir chez le spectateur que j’ai été pour la 3ème fois.


Le film prend son temps avec de très longues séquences illustrant chaque situation et pour autant, maintient le spectateur dans une grande attention et participation : les dialogues sonnent juste, les acteurs, dont beaucoup non professionnels, sont convaincants.

Le scénario est conduit de main de maître, dont la complexité provoque notre curiosité et nous met en recherche. Cette histoire et les différentes vérités du film se révèlent petit à petit. Le film est une fresque qui dépeint le monde humain moderne dans ses extrêmes culturels, des sociétés aux structures et cultures  différentes se côtoyant et se heurtant parce qu’elles sont reliées quoiqu’il arrive, des planètes humaines situées à des années-lumière les unes des autres. Et dans la peinture de cette diversité éparpillée, il ramène à l’essentiel de l’humain, à savoir ses relations.

Et comme nous sommes dans une œuvre d’art moderne, nous ne contemplons pas les visages séraphiques aux regards agrandis qui célébraient au XIIème siècle un Ciel divin bien identifié: nous sommes plongés dans les souffrances de l’existence, dans ses drames construits par des causes diverses dont l’enchaînement implacable échappe à toute volonté. Ces drames vont révéler les vérités de chacun. Et leurs acteurs finiront dans les sables de l’échec et du malheur, ou dans les instants infinis de l’amour retrouvé.


Dans un endroit perdu et pierreux du quasi désert de l’Atlas marocain, une famille de bergers: père, mère et trois enfants, un troupeau de chèvres et peut-être brebis, une maison en pierres. C’est la vie d’avant le monde moderne, simple et dure, où il faut continuer à vivre et lutter pour cela ; pas de société de consommation ici. On ne vit pas «  à condition » que ceci ou cela, on vit la vie qui est belle et dure. L’existence n’est pas discutée, remise en cause.[1]

Pour la protection de son troupeau, le berger acquiert un fusil perfectionné, qui va provoquer le malheur. On peut y voir une métaphore sur l’irruption de la technique dans les sociétés traditionnelles, qui, avec le visage avenant de ses multiples bienfaits indiscutables et irrésistibles, détruit largement les structures de ces sociétés humaines en les amenant à notre civilisation.

Un couple américain du nord, sorti de la lutte pour la survie matérielle, est en voyage organisé et traverse en bus le pays. Ce couple ne sait plus pourquoi il existe. Un coup de feu tiré par accident par un des enfants du berger blesse gravement la femme qui risque de mourir. L’épreuve va  ramener ce couple à l’essentiel : rester en vie et être aimé. Et c’est dans une scène très forte que le besoin organique du corps de se vider déclenche la déclaration la plus inconditionnelle de l’amour retrouvé. Le don de soi, cœur du spirituel, est immergé dans la chair, instant révélant la condition de  l’humanité dans toute sa dimension.

Les jeunes enfants du couple sont gardés par leur nounou mexicaine bonne comme le pain. Elle veut aller au mariage de son fils de l’autre côté de la frontière, au Mexique, et ne trouve pas de remplaçante. Elle emmène donc les deux enfants, mais sans « papiers » l’autorisant à le faire, puisque les parents sont au Maroc. Le mariage est chaud et très festif, les scènes soulignent l’union de la vitalité et de la joie, une aimable anarchie, et les enfants du nord se font plaisir dans cette liberté, mais sont aussi choqués  des mœurs rurales brutales (l’égorgement d’une poule). La nounou se laisse aller au désir d’une ancienne connaissance devenue veuf… quoi de plus naturel et bienfaisant ? Ce mariage montre le bonheur de la vie humaine, tel quel.

Nous ne sommes pas ici avec des êtres jetés là sur Terre dans une absence de sens, engourdis dans l’anxiété de la réalisation de soi-même, fatigués de produire et de consommer. Nous sommes avec des gens qui souffrent et jouissent de la vie.

Au retour vers les US, c’est le drame, la nounou sera séparée des enfants et devra retourner au pays, sa vie et son cœur brisés (on peut imaginer un rattrapage ultérieur ou non).

Est illustrée la force de la construction des procédures juridiques d’un Etat efficace et le rôle des agents administratifs qui ne peuvent déroger à l’application de ces règles et n’ont que la latitude de se montrer plus ou moins humain dans leur exécution. Une femme pauvre et aimante coupée des enfants qu’elle aime, c’est le malheur le plus intense.

Au Maroc où la femme américaine tient encore en vie, le pays moderne et puissant culbute le pays hôte. C’est par un hélicoptère américain que la femme est évacuée et hospitalisée, l’issue restant incertaine. Mais dans ce village où ils se sont réfugiés, on aura pu voir l’hospitalité du pauvre envers le riche, les vieux remèdes contre la douleur prodigués par une ancienne, l’étonnement du guide marocain devant le peu (deux…) d’enfants du couple, et dans un autre registre, la désertion des autres passagers du bus qui sont dans ce lieu isolé plus dépaysé que sur la lune et filent remplir leur programme touristique en laissant là leurs compatriotes dans une complète panade.

Avant l’arrivée de l’hélicoptère, il y a eu le départ de l’alerte mondiale contre le terrorisme, l’intervention des autorités politiques qui jouent leur rôle à l’égard de leurs administrés et électeurs, rôle qui est d’envisager le pire (au risque de le créer, on pense à certaine guerr du moyen-Orient…mais le film ne part pas dans cet autre sujet) et de montrer leur détermination à le maîtriser.

L’unification désormais acquise de la planète humaine, par la circulation de l’information à la vitesse de la lumière, permet une fantastique rapidité d’action. Mais elle rend inévitable la précipitation et nous assistons, bien habitués désormais en 2019,  à l’espèce d’hystérie des organes d’information, médias en compétition pour servir le plat aux masses que nous sommes, elles-mêmes en attente gourmande du spectacle.

D’ailleurs sur cet aspect des choses, l’intervention dans le désert du patron des gendarmes, un costaud bien dans son rôle, dur mais pas inhumain, est bien traitée, sans rallonge, contrairement à ce qui se passe maintenant lors d’un attentat véritable. L’homme est sidéré en fin de sa recherche devant l’aveu du gamin : « Ne tuez pas mon père, c’est moi qui ai tiré ! » Car il y aura finalement une seule mort, celle du grand frère pas trop malin qui quitte l’abri du rocher sous les tirs des gendarmes.

De la mort dans la vie nous ne sommes pas si loin en arrivant au Japon où une jeune fille sourde et muette erre avec ses amies  et provoque avec indécence les autres adolescents ou jeunes hommes. Sa mère s’est suicidée dans des circonstances pas claires pour elle, son père, qui est le chasseur qui a laissé son fusil à son guide marocain, a donc couru le monde et l’a délaissée ?  Plongée dans cette figure impressionnante d’une société aux antipodes de celle du Maroc et extraordinairement urbanisée,  cette jeune fille symbolise le désarroi le plus fort. Séparée par son handicap bien qu’ayant des amies, et minée par le manque d’amour parental, elle en revient à son corps, la seule réalitére qui lui reste, cherchant une liaison sexuelle au prix de sa dignité et se présentant sans rien, dans sa nudité, comme revenue à zéro ou du moins à sa naissance. Il semble qu’elle figure une humanité hyper-connectée mais abandonnée, oxymore existentiel. La scène finale verra le père enfin prendre soin de sa fille, qui petit à petit s’est quittée d’elle même et s’est abandonnée, sur un balcon au bord du vide.


Les scènes  dans ce film sont hautes en couleur, particulièrement lors du mariage mexicain au Mexique. Mais la pénombre y règne aussi dans la maison où la femme blessée est recueillie, pénombre porteuse d’une intensité sentimentale intime : la pure hospitalité bienveillante. Les couleurs de la nuit sont aussi présentes et mises en valeur par les panoramas nocturnes des distantes lumières bleues de Tokyo parsemées de clignotants rouges : à croire que le monde moderne technicisé, par un éclairage permanent qui allonge le jour, fuit la noirceur de la nuit du désert qui nous permet et nous incite à contempler les purs et scintillants points lumineux des étoiles, signes d’un Ailleurs radical ou traces d’une Infinité dont nous avons besoin.

Ce film est une pièce de théâtre où sont confrontées la puissance, la pauvreté et l’isolement affectif. Chaque société humaine comporte son ombre et sa lumière. On pourrait dire que l’humain riche a été accaparé par la réalisation de tous ses potentiels, que l’humain pauvre se trouve victime des évènements qu’il ne peut que subir ; que l’humain environné complètement par les créations de la modernité technique connaît un vertige de solitude.

Puisque l’auteur est mexicain, on peut deviner qu’il célèbre la joie de vivre du latino (la Alegria), qu’il souligne la dureté et l’arrogance du pays riche (US), qu’il s’alarme devant la modernité futuriste (Japon), mais cela reste en très mince filigrane, car il sait bien que la violence règne ici et là…partout, sous des avatars différents.

Mais il faut aussi retenir que ce film enseigne, si l’on veut bien l’accepter, que les catastrophes engendrent l’entraide, car le fond de l’humanité est là : tous et toutes, il nous faut vivre.


Par une histoire complexe qui se déroule comme un roman policier, ce film nous expose donc magistralement la situation globale actuelle du monde humain : des mondes immensément différents, qui se télescopent, se dominent et s’ignorent largement. Un très grand désordre mondial existe. La réussite du récit est telle que cette exposition se passe d’analyses politiques.

L’importance de cette œuvre d’art qui aurait pu n’être qu’un thriller pagailleux, tient au fait qu’elle nous plonge dans la véritable vie humaine : dans les vies intérieures. Au ras de la vie quotidienne, dans la vie humaine subie, ponctuée de lumières persévérantes et d’ombres mortelles, Babel nous offre des images, des dialogues et des scènes hautement symboliques et nous mène ainsi dans nos racines personnelles les plus profondes.

Impressionant.

A cause du titre du film, faisons enfin référence au passage du livre de la Genèse (ch;11, v.1-9), de la Bible ( version de la TOB, traduction oecuménique de la Bible). Le film se situe tout à fait dans ce que nous retenons d’ordinaire de ce récit. A savoir que l’humanité est divisée entre elle-même par les langues et les cultures différentes.

Rappelons que ce récit va beaucoup plus loin. il débute en affirmant que “la terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots”. Il continue avec l’élan de vie des hommes:

” Allons! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre.” Le Seigneur constate cette nouvelle puissance: ” rien de ce qu’ils projetteront ne leur sera inaccessible.”

C’est pourquoi Il ” brouilla la langue de toute la terre “( Bab-ilani, la porte des dieux, est rapproché par l’auteur de la racine bâlal, “confondre, brouiller, troubler”, note de la TOB). Bien loin d’être une punition inspirée par une jalousie, ce brouillage empêche l’humanité de devenir une société totalitaire, monolithique, c’est à dire structurée en fin de compte toujours selon le pouvoir absolu de vie et de mort de certains sur tous les autres.

L’humanité est mise en garde contre elle-même. Ceci est le cas dans les deux piliers de notre civilisation occidentale, Athènes et Jérusalem. En effet, comme Jérusalem dans de nombreux récits bibliques, dont Babel, Athènes nous avertit elle aussi que la démesure, l’hubris, est notre ennemie intime.


[1] Voir l’analyse de Rémi Brague, Les Ancres dans le ciel, ed. du Seuil, 2011, notamment le chapitre IV, intitulé « l’être comme existence brute et la contingence de la vie ».

DARK HOURS

LES HEURES SOMBRES; DARK HOURS. Janvier 2017.

Ce film de Joe Wright superbement joué par Gary Oldman nous raconte un moment précis et décisif de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, en son début en l’Europe de l’Ouest. Le 3ème Reich est en guerre avec la France et la Grande-Bretagne. Après quelques mois de « drôle de guerre » inactive, l’armée allemande contourne la ligne Maginot en violant la neutralité de la Belgique. Les Pays-Bas sont également envahis. Une combinaison militaire nouvelle, à savoir une aviation dominant l’espace aérien et des colonnes de blindés perforant les fronts à vive allure, conçue et menée à bien par des militaires à la fois audacieux et compétents, fait la preuve de son efficacité. En France, la première guerre mondiale n’a pas débouché sur une humiliante défaite incomprise comme en Allemagne. Pour cette raison profonde, l’esprit n’est pas à l’enthousiasme martial, ni à une résistance à tout prix. De plus, l’armée n’a pas pensé la guerre nouvelle mécanisée.

Au Royaume-Uni, le gouvernement conservateur britannique de Neville Chamberlain ne fait plus le poids dans ces circonstances, lui dont la politique a consisté à plier pour gagner du temps devant Hitler, pariant que le dictateur finirait par se satisfaire de ses conquêtes à l’Est de l’Europe et renoncerait à s’attaquer sinon à la France, du moins à l’Empire britannique.

La débâcle française précipite les évènements politiques à Londres. L’opposition veut la chute de Chamberlain. Le parti conservateur au pouvoir admet que Chamberlain doit être remplacé. Le seul candidat possible (c’est à dire admis par l’opposition) pour un cabinet d’union nationale se nomme Winston Churchill. Celui-ci, même après sa nomination comme Premier Ministre, va rencontrer les pires difficultés à imposer le choix de la résistance et du refus de négocier avec Hitler. Cet épisode, que le déroulement de l’histoire a presque effacé, constitue la trame du film.

Du point de vie cinématographique, ce film est ce que l’on appelle un biopic, qui met en valeur un personnage historique lors d’une phase de sa vie. Les acteurs, et particulièrement Gary Oldman qui incarne Churchill, sont convaincants, ce qui rattrape un style très convenu et formel de l’oeuvre (notamment la scène dans le métro et une scène de rue, toutes deux théâtralisées maladroitement). C’est donc le jeu du personnage qui fait l’intérêt du film. Toutefois on peut aussi y trouver un intérêt de fond.

En effet, le scénario du film met en scène la lutte de Winston Churchill pour faire prévaloir ses vues : on ne négocie pas avec ce dictateur, qui a déjà avalé la Tchécoslovaquie, la Pologne et l’Autriche. Mais une telle opinion ne fait pas l’unanimité. En 1940, chez les gouvernants de l’Empire, au sens large de milieu social, une fraction est tentée par la négociation avec Hitler pour acheter la paix. Indépendamment des véritables responsabilités historiques, dont l’étude n’est pas le sujet de l’intrigue du film, le personnage de Lord Halifax représente cette tendance, le faible Chamberlain ne s’y opposant pas. Le Roi, hostile à la personnalité du nouveau premier ministre, est lui aussi sensible à ces arguments en faveur d’une négociation. Car est-ce le devoir royal que d’exposer son peuple à la guerre ?

La personnalité bouillonnante et autoritaire du premier ministre est quelque peu soulignée…Petit à petit, l’homme s’impose car il tient bon dans ce qu’il faut bien appeler un vrai désastre : le corps expéditionnaire en France est tout entier (300 000 hommes) sur le point d’être fait prisonnier par les troupes allemandes. Et pour retarder l’échéance et permettre la possibilité, la simple possibilité sans garantie de succès, d’une évacuation vers l’Angleterre, les quatre mille hommes qui tiennent Calais sont sacrifiés carrément, écrasés sous les bombes de la Luftwaffe maîtresse du ciel. A cela s’ajoute l’effondrement militaire français complet.

Menacée d’envahissement, il semble bien que la société soit prête à la résistance. Une scène caricaturale et peu crédible dans le métro londonien, mais de type ouvertement théâtral, (mentionnée plus haut) nous montre lourdement que les anglais « de la rue » veulent résister et laisse penser que finalement les seuls tièdes qui restent sont au gouvernement. Est-ce correct historiquement? L’épouse de Churchill le soutient aux moments cruciaux du découragement. Le roi finit par l’appuyer aussi.

Mais il faut noter que, dans le cas de ce qui sera appelé plus tard « la bataille d’Angleterre », le choix de la résistance s’appuie sur une histoire commune glorieuse cimentant un peuple, sur le civisme certain de ce peuple que n’entame pas les différences sociales, sur l’élément géographique de l’insularité, sur l’espérance d’un secours de l’Amérique et sur le système politique discipliné et binaire qui soutient tout gouvernement du Royaume-Uni.

La justesse de ce film est d’abord de nous rappeler que l’histoire n’est pas écrite d’avance et qu’il tient parfois à très peu et à quelques hommes que les choses basculent dans un sens ou dans l’autre. Elle est ensuite de mettre en scène les deux attitudes fondamentales qui nous habitent face à un conflit violent, et dans ce cas à la plus grande violence envisageable, le début d’une guerre entre millions d’individus. Soit éviter le conflit à tout prix et céder pour éventuellement regagner plus tard, mais d’abord pour rester dans la paix ; soit déclarer les choses inacceptables et se préparer à se battre et mourir (ou faire mourir). s’il est facile de juger après coup, le choix reste toujours difficile dans le moment présent, qui engage un avenir parfaitement inconnu.

Ce choix est dans ces circonstances tellement radical qu’il rend nécessaire un appel à un homme exceptionnel. On pourrait dire qu’il s’agit là d’une sorte de comportement collectif de niveazu quasi psycho-biologique; Chacun sent que sa vie est mise en jeu, ou la raison de sa vie, son honneur.

Ce vieil homme politique d’avant la première guerre mondiale, qui a de plus quelques ardoises à son passif (la bataille perdue contre les forces de l’Axe ( Turquie, Allemagne) à Galipoli dans les Dardanelles), s’avèrera pourtant capable de prononcer les mots qui galvaniseront la population. Il va savoir utiliser la puissance du langage qui se manifeste pleinement dans ces circonstances exceptionnelles. Le langage met en scène et réactive les émotions fondamentales de l’humain qui concernent sa vie et sa survie. L’art oratoire consiste à reprendre ces émotions, à les focaliser sur des choix primaires, et à mettre les fondre dans un récit cohérent, à désigner l’ennemi et l’inacceptable, pour proposer enfin une voie unanime que tous pourront partager, en faisant appel à une vertu, en l’occurrence le courage. (Hitler ayant remplaçé l’appel au courage par l’appel à la haine et l’affrontement de l’ennemi par la condamnation du bouc-émissaire.) On pense à l’orateur de la Révolution française, Danton.

Dans de telles circonstances tragiques, il revient à un homme seul de manier le langage qui mobilise et transcende les divisions. Il devient sacré, c’est à dire mis à part, et toute la responsabilité lui est remise. La population s’abandonne à lui. Il est suivi et obéi, il amène au sacrifice de soi. Tragique grandeur.

 

FRANTZ

FRANTZ

 

François OZON nous emmène faire un voyage dans les pays de l’âme. Certes le cadre historique, après la première guerre mondiale, les lieux, principalement en Allemagne, puis en France nous situent d’emblée dans le passé de manière précise. Mais l’intrigue du film, son récit et le jeu des acteurs, la manière dont ils sont filmés retracent avant tout la vie intérieure des personnages confrontés à une situation tragique.

Il ne faut pas révéler le nœud de l’histoire, mais l’on peut dire que le film commence dans le cimetière d’un village allemand, où une jeune femme se recueille devant la tombe de son fiancé Frantz, disparu à la guerre. Un jour, elle est devancée devant la tombe par un jeune homme, qui s’avère être français et avoir connu Frantz, le fiancé. Le jeune homme rend visite au père de Frantz, qui le rejette. La mère de Frantz freine son mari, car elle est capable de saisir que le français souffre lui aussi. Il se trouve que les parents de Fantz ont adopté la jeune fille. Bien sûr, la présence de ce soldat français fait surgir dans le village des ressentiments extrêmement hostiles aux français et à ce français. La situation ne dégénère pas, grâce à l’honnêteté profonde du père de Frantz, déchiré par la mort de son fils, mais qui reconnaît la responsabilité de sa génération dans l’envoi de leurs fils à la guerre, auxquels ils ont enseigné le sens du devoir.

L’œuvre nous montre l’évolution des cœurs, dans le sens de l’acceptation et du pardon. La mère de Frantz est ici sur ce plan celle qui est en avance. Et c’est l’autre femme, la fiancée, qui va faire le plus long chemin: depuis la fidélité au défunt jusqu’à une amitié pour le survivant, et un peu plus peut-être ? Le film ne décrit pas un parcours linéaire qui serait édifiant et hors-sol. La révélation de la réalité du passé brise ce lien d’amitié naissant, mène la fiancée au vouloir-mourir. Mais il faut vivre ! Faut-il pour vivre aller jusqu’au pardon ? Oui, si l’on veut aimer. Et plutôt : c’est l’amour qui mène au pardon.

Mais être pardonné n’est pas facile à croire… Le héro est en fin de compte dépassé par son destin et se résoudra à une sécurité affective, ce qui, pour être profondément humain, donne au récit comme un goût d’inachevé, mais de profond réalisme, comme le voudra le spectateur. Et puis, la fiancée se résoudra à ne pas blesser ses parents adoptifs en leur cachant une vérité. Un « mal » pour un bien.

L’ambition de cette œuvre est considérable, et fait penser aux plus grands, comme Dreyer, par le traitement des sentiments extrêmes provoqués par des situations où se condense la possibilité de souffrance de toute vie humaine. Toutefois, l’oeuvre est comme encerclée par elle-même et ne se sublime pas dans des questions existentielles et religieuses comme celles de l’auteur danois. De même, l’histoire des peuples n’est qu’évoquée, et n’amplifie pas le drame personnel comme le fait par exemple Kurosawa. Evoquer ces auteurs nous amène aussi à dire que le  choix de l’auteur a été sans doute de se limiter à une histoire singulière, sans lui donner une résonance tragique avec l’aspiration religieuse ni avec les errements des hommes. s’il en est bien ainsi, l’oeuvre se présente d’une manière parfaitement accordée au thème. Film en noir et blanc, sobriété et réalisme de la mise en scène et des cadrages qui mettent directement en prise avec les personnes, beaucoup de plans de visage, dont le blanc ressort sur le sombre du décor. Décalage induit par les langues différentes, allemande et française, et par les décors du passé. De nombreuses scènes sont autant de tableaux symboliques forts: la tournée de bière avortée à l’auberge, les invitations à la danse par les jeunes femmes ésseulées, la plongée dans le lac au moment du désespoir, le chant de la Marseillaise figurant l’ignorance des tueries récentes. Il faut enfin louer le très grand travail des acteurs et de l’actrice principale, qui expriment dans le visible, dans leurs attitudes et leurs visages, les incertitudes invisibles de l’âme. Travail d’autant plus difficle que, dans ce film, le non-dit est majeur et le dit ramené à l’essentiel.

Ce très beau film nous montre la fragilité du cœur humain et qu’il peut devenir admirable.