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la cabane d’Aratza

La cabane d’Aratza : comme une petite station-service

La cabane d’Aratza est une petite construction destinée à être occupée dans un esprit particulier.

l pourrait s’agir seulement d’un endroit un peu à l’écart et tranquille où l’on viendrait s’isoler (à supposer qu’on y soit seul(e)). On y viendrait pour se détendre, calmer son agitation mentale, pour se sentir mieux et accroître ou retrouver un bien-être. Ce bien-être qui est devenu l’obligation de notre époque, à la mesure et en compensation de l’accroissement de la vitesse du vivre, qui n’est pas sans causer quelques dégâts. La cabane peut servir à cela, et cela n’est pas du tout négligeable, c’est même à souhaiter. Mais ce lieu a aussi une autre ambition, qui se situe dans le prolongement de ce besoin de paix.

J’ai vu et entendu ce matin, 30 septembre 2018, lors de l’émission multi-religieuse de France2 du dimanche matin, deux rabbins expliquer la signification de la « fête des tentes », ou Soukkhot.

La fête des tentes se réfère à la période de 40 ans (chiffre symbolique) que les Hébreux ont passé dans le désert après leur libération de l’oppression du pharaon. Durant cet exode, ils ont vécu sous la tente, c’est à dire sans demeure stable, dans la précarité. Mais ils étaient soutenus par Yawhé, qui leur parlait dans la nuée (dans la bible, la nuée est le lieu où Dieu se manifeste sans être vu). Cette période a été nécessaire pour qu’ils ne soient plus esclaves à l’intérieur d’eux-mêmes, car la libération matérielle ne signifie jamais et ne suffit pas à la libération mentale, laquelle est un long processus. Ils ont appris la liberté (souhaitant d’ailleurs parfois revenir à la sécurité de l’esclavage en Egypte).

La cabane d’Aratza est donc une tente, une soukkhot, un lieu où l’on peut attendre et guetter la nuée, et écouter. Par la prière, ou la méditation, ou le simple silence, aller plus loin que soi-même, chercher une libération, une révélation, un éveil en vue de nous accomplir complètement. Chercher ou simplement espérer, à la suite d’un maître spirituel véritable que vous aurez choisi, ou qui vous aura choisi : point d’ancrage indispensable.

 

 

 

Traverser la vie

Traverser la vie : nous laisser traverser par l’Eternel.

 

Notre existence vogue dans les méandres de l’espace-temps. Qu’est l’espace-temps, sinon l’Eternel ? L’Eternel : ni avant, ni après, ni durant ; ni ici ni ailleurs, ni en-dehors ni au-dedans, ni à l’intérieur ni à l’extérieur. Ni le lieu où se déroule le temps, ni la durée où se déploie l’espace. L’Eternel s’engendre en espace-temps, c’est à dire en tous temps en tous lieux. Dans le passant de nos vies en l’espace-temps, c’est l’Eternel qui se manifeste à nous toujours présent. Il faut dés lors lui accorder nos vies.

Nous marchons sur le sable de cette longue plage, sous un ciel bleu qui rend la mer verte, pas de vent, il fait doux.

Puisque Tu nous traverses de part en part continument, j’aimerais bien, Eternel, que tu sois le souffle et la lumière toujours offerts.

J’ai vérifié qu’un souffle profond crée un esprit lumineux ; qu’un esprit clair garde un souffle paisible et que les deux réunis rendent l’ouverture du cœur possible.

Nous marchons sur le sable de cette longue plage, dans le ciel de petits nuages blancs se forment.

Puisque Tu nous apparais comme souffle et lumière, j’aimerais bien ceci encore, Eternel : que tu nous sois ami, nous reconnaisse tel que nous sommes et nous soutienne. Car, dans l’élan de nos vies, luttent en nous, la pesanteur liée à la peur et la légèreté de la générosité.

Nous marchons sur le sable de cette longue plage en évitant l’eau de la marée qui monte.

Je vois clairement, Eternel, que je ne puis T’atteindre, Toi, directement. Car si je dis : tu viens d’ailleurs pour nous traverser, je te limite par mon langage encore une fois à l’espace-temps.

Mais je vois aussi que c’est en partageant entre nous le souffle et la lumière que nous Te vivons. Notre vie réelle est de Te faire vivre.

Marchant sur le sable de cette longue plage, sous un ciel bleu qui rend la mer verte, fugitivement je vois le dernier avatar de l’obscurité et de l’asphyxie.

Ceux et celles qui fuient l’Erythrée sont arrêtés dans le désert du Sinaï ou de Lybie par des bandes organisées. Le téléphone sonne chez la famille restée au pays. La famille décroche et entend les cris poussés sous des tortures. La famille s’endette, envoie l’argent au compte indiqué. Un circuit financier organisé récupère l’argent, puis revend l’humain-marchandise à un autre forban.

Alors, pas seulement des mots, cette histoire d’ombre et de lumière ? Pas seulement des mots, cette histoire de souffle vivifiant partagé dans la fraternité si belle et si difficile.

Exactement le chemin d’humanité à parcourir. En croyant et espérant que l’Eternel est bonté.

Nous arrivons à la ville et trouvons une brasserie, panekoek à la clef. Miam.

Oostende-De Haan, printemps 2016.

 

 

Départ/équipe de bénévoles hôpital St Pierre

Chère Anne-Marie,
Selon toute apparence, pour ce qui est du visible, nous allons largement nous quitter ; mais dans l’invisible, nous allons continuer de grandir ensemble.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit toujours et sans cesse : continuer à grandir, continuer avec persévérance à vivre de plus en plus et de mieux en mieux comme vivant humain, c’est à dire laisser de plus en plus la place ensemble et en nous à l’amitié.
Tu nous as beaucoup aidé, Anne-Marie, à nous apprendre à vivre ensemble à l’école du bénévolat que nous avions choisie. Dans nos réunions, nous retrouvions des évènements qui avaient eu une résonnance particulière en nous et qui nous avaient ébranlés, ou inquiétés, ou réjouis, ou attristés. Avec compétence, et après avoir bien écouté, tu nous donnais des éclairages pour nous sortir de nos complexités ou perplexités, nous indiquait des aiguillages où il vaut mieux ralentir, nous signalait des impasses probables.Ces réunions nous ont été précieuses, car pour grandir, il faut de temps à autre faire le point, remettre les pendules à l’heure. Nous le faisions ensemble et c’était une et deux bonnes heures, et c’était du bon-heur.
La mémoire dit-on, privilégie les pics ou moments intenses et néglige l’expérience qui dure, elle dévalue la routine. Elle est trompeuse. La durée est nécessaire à la croissance et c’est bien dans la durée que nous avons grandi avec toi et avec l’attention patiente de notre chef d’équipe.
Nous avons pu ainsi cheminer en évitant la lassitude et nous avons appris que l’on peut et qu’il faut oser dire parfois malgré tout qu’une lumière nous attend au fond de la souffrance :
la lumière de l’accueil ignorant et spontané,
la lumière de l’impuissance inangoissée,
la lumière du geste juste,
la lumière du rire étouffé,
la lumière du rouge à lèvre remis,
la lumière de l’épuisement au fond des yeux,
la lumière de l’humour courageux,
la lumière de l’égarement doux,
la lumière de l’abandon à l’avenir,
la lumière de l’au-revoir.
Anne-Marie, nous avons bien grandi avec toi, sois-en de tous nos cœurs remerciée.