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Critiques de livres

L’empire caché

How to hide an empire, a short history of the greater United States

Daniel Immerwahr

Ce livre est paru en 2019. L’auteur est professeur d’histoire à la Northwestern University (Illinois, USA).

La présente fiche de lecture ne prétend pas résumer ce livre passionnant de 400 pages, dont le texte, extrêmement clair, se lit comme une série d’histoires et s’appuie sur environ 1600 notes reportées en 80 pages en fin de volume.L’ouvrage n’est pas encore traduit en français puisque publié en 2019. Il représente trois années de travail. Il s’agira simplement ici d’énoncer quelques traits majeurs que l’on peut à mon avis en tirer.

L’origine de ce travail a été pour l’auteur de constater combien les habitants du mainland ( le continent nord-américain ) ignoraient l’histoire des territoires extérieurs qui ont fait et font toujours partie de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique (ci-après USA). L’ouvrage retrace donc l’histoire de l’expansion territoriale des USA. 

Le thème central de la recherche est de montrer comment une République qui se fonde en se détachant de l’empire britannique devient elle-même impériale en suivant un parcours original. L’auteur montre que, dés le XIXème siècle, la conquête de l’espace continental est un phénomène de type impérialiste, et qu’à la fin de ce siècle, l’effondrement de l’empire espagnol va déboucher sur l’annexion ou la domination par les USA des territoires rendus ainsi disponibles, se conformant ainsi aux modèles de colonisation européens.  Mais au XXème siècle, à l’issue des deux guerres mondiales, la domination des USA, qui provient de leur puissance économique inégalée, leur permet d’exercer une influence politique mondiale sans être encombrés pour autant d’une gestion directe des pays dominés. Cette domination est assurée en dernier ressort par une puissance militaire qui, à l’orée du XXIème siècle, est assurée par un réseau de 800 bases militaires. 

 Les deux parties de l’ouvrage traitent de deux périodes:  de 1776 à 1945, l’expansion territoriale continue de la souveraineté américaine sur le continent et au-delà (Philippines et Antilles principalement): c’est une phase comparable à une colonisation; de 1946 à nos jours, cette phase de colonisation fait place à un pouvoir d’influence économique, militaire et politique planétaire, via la « mondialisation ».

Dans ce panorama passionnant, nous allons retenir seulement les points suivants, qui nous semblent pertinents pour comprendre les USA aujourd’hui: 

– Contradiction entre l’affirmation de droits individuels universels et la discrimination envers les populations « non blanches ».

– Conquête d’un espace immense et délimitation des USA : jusqu’où ?

– Capacité logistique et fondement de la puissance actuelle des USA.

–  Puissance militaire.

– Influence culturelle.

1. Affirmation de droits universels et discrimination entre les populations;

La République des provinces de l’Est américain est créée par sécession de l’Empire britannique, motivée par une idéologie anti-impériale basée sur l’autonomie du citoyen et l’auto-determination des peuples. Cependant, ce jeune Etat va agrandir son territoire au XIXème siècle en annexant progressivement des territoires déjà peuplés ( et plus que l’histoire officielle ne le mentionne) jusqu’à parvenir aux rives de l’autre océan. Ainsi, refoulant et détruisant les populations autochtones par la pression d’un dynamisme démographique irrésistible, où l’immigration n’aurait d’ailleurs joué que pour un tiers dans l’accroissement de la population (?), des francs-tireurs suivis par une foule de déracinés vont élargir irrésistiblement le territoire de la République. Mais ils ne sont pas forcément bien considérés par les gouvernants de la côte Est, attelés à construire une société maîtrisée par la règle juridique. Ces immigrés qui affluent, ayant rompu les amarres avec leurs origines, cherchent à se créer un avenir meilleur, et le feront par la force, entre eux mais surtout et d’abord vis-à vis des populations indigènes dont ils vont disputer l’espace. (JF. Sur ce point précis, il semble bien que ce phénomène serait aujourd’hui sommairement qualifié de « génocide »). Les gouvernants s’interrogeront longuement sur la possibilité d’accorder à ces gens des libertés dont ils ne sauraient, à leur jugement, assumer les responsabilités. Ces territoires (Territories)de l’Ouest ne seront donc que progressivement élevés à la dignité d’un véritable Etat, signifiant l’intégration dans le système juridique des Etats fondateurs sur un base égalitaire. Et le discours social transformera alors ceux qui n’étaient pas loin de vivre dans une compète illégalité, en « pionniers » glorieux, dont les westerns ( nom évocateur) habilleront le mythe.

Lorsque le « rectangle continental » est occupé, une sorte de finitude acceptée de l’expansion se fait jour. Mais cette expansion va cependant se poursuivre sous la nécessité économique de se pourvoir en matières premières et à la faveur de l’effondrement de l’empire espagnol (Antilles, Philippines).

 Etonnant et extrêmement pertinent pour illustrer l’impératif économique, se révèle le chapitre consacré au guano, engrais naturel indispensable à cette nouvelle agriculture maximaliste rendue nécessaire par l’explosion démographique intervenue, agriculture qui a besoin de cet ingrédient (antérieurement aux inventions chimiques du XXème siècle) pour se developper, et que l’on trouve sur quelques îles dans le Pacifique, « colonisées » par les oiseaux. La solution?Une occupation pure et simple de ces îlots de l’océan Pacifique. Ce qui posera la question de quoi en faire  ensuite, et obligera à définir les premières bases d’une politique impériale; mais qui indique aussi l’inclination des gouvernants au recours à la force déjà initié durant la conquête de l’Ouest. 

 L’auteur  note un trait fondamental dans l’auto-perception par les américains de cette histoire : cette conquête sera vécue comme une croissance  dynamique et civilisatrice et non comme une domination de peuples étrangers comparable à celle qu’ont réalisée les empires coloniaux européens.

Or, subsiste durant toute cette période la poursuite en Amérique de l’esclavage des afro-américains, statut qui manifeste une discrimination radicale. L’affirmation des droits des citoyens et d’un principe de liberté individuelle est posée fortement dans la Constitution d’origine, mais la situation d’esclavage de la population noire sera, comme on sait bien, un des éléments expliquant la guerre de sécession de la fin du XIXème siècle. L’auteur fait apparaître, par une accumulation de faits tout au long de l’histoire des U.S.A., plutôt et mieux que par la défense d’ une thèse articulée théoriquement en bloc, que cette contradiction entre l’affirmation de droits personnels et de la liberté individuelle d’une part et le statut inférieur d’une partie de la population d’autre part, est au coeur d’une structure permanente de l’histoire de cette république impériale. Les afro-américains, les indiens habitant des premiers territoires occupés vers l’ouest, les habitants de PuertoRico, des Philippines, les immigrés d’Amérique du sud : tous ces groupes humains de la société américaine valident par leur statut inférieur dans les faits, mais aussi en droit selon les évolutions de la jurisprudence de la Cour Suprême, le modèle dominant des fameux WASP (White, anglo-saxon, protestant). Comme déjà évoqué, dés son origine, cette expansion se fait dans la violence, et les principes de liberté et de garanties juridiques individuelles posés par les Pères fondateurs, de nature universelle, ne s’appliquent pas automatiquement dans les nouveaux territoires. 

 Il s’ensuit dans l’histoire politique américaine une tension, toujours présente de nos jours, entre la réalité d’un expansionnisme de nature impériale et l’affirmation d’un principe d’une égalité de droits à honorer, tension qui structure depuis l’origine les débats au sein des institutions politiques. C’est un des points que l’on retient de cet ouvrage.

(JF: Illustration: plus d’un siècle s’est écoulé depuis la guerre de sécession (1861-65) lorsque la lutte pour les droits civiques de la minorité noire s’affirme dans les années 1960/70; et au XXIème siècle, en 2012, l’élection du premier Président noir (qui aux USA signifie « non-blanc », preuve inscrite dans la sémantique d’une sorte de racisme culturel profond)fait choc, et elle sera suivie de l’élection en 2016 d’un w.a.s.p caricatural et dépourvu de toute élégance aristocratique, affirmant sans complexe sa supériorité et son mépris des coloured people. En 2019 surgit le mouvement de protestation «black lives matters » qui proteste contre le biais racial et raciste de nombreux éléments de la police américaine.  

2. Découverte et conquête de l’Amérique : jusqu’où aller?

La première extension a donc été celle du continent jusqu’à l’Océan pacifique. 

C’est au XIXème siècle, lorsque les Etats-Unis conquièrent le Mexique, que le débat sur les limites de l’expansion territoriale va être le plus clairement posé. Jusqu’alors, l’expansion territoriale est faite d’une conquête d’espace dont les habitants ont été submergés par la nouvelle population. Mais au Mexique, la situation est différente. Faut-il alors s’encombrer de populations « inférieures » en absorbant ce vaste territoire ? (JF.L’on s’aperçoit, par des citations d’hommes politiques américains et européens, qu’à la fin du XIXème siècle, les puissances impériales, partagent la certitude de leur supériorité et méprisent complètement les autres peuples). La réponse sera non: les E-U se « contentent » de saisir, aux dépends du Mexique : la Californie, l’Utah, le Colorado, l’Arizona (relativement peu peuplés d’indigènes)…, et par ailleurs achètent l’Alaska (peu peuplé) à la Russie. 

La deuxième extension se produit dans le îles Caraïbes l’Amérique centrale et dans l’océan pacifique, du fait de l’effondrement de l’empire espagnol. Les Etats-Unis, ayant par ailleurs conquis Hawaï, s’installent en 1902 aux Philippines (dont la reddition est négociée avec l’Espagne et non avec les insurgents de ces pays contre l’empire espagnol). Pour un opposant politique philippin, il est manifeste que » the Yankees are interested in the cage, and not the birds ».

Les Etats-Unis font preuve d’un dynamisme irrésistible et impressionnant. Toutefois, ils n’administreront pas leurs possessions comme l’empire britannique le fit de manière systématique avec par exemple son Indian Civil Service administrant les Indes. Ils ne peupleront pas non plus ces territoires (JF.comme les français le firent par exemple en Algérie). Pour les habitants du continent nord-américain, y compris leur personnel politique, ces colonies resteront largement ignorées et les modes d’administration dépendront de facteurs particuliers à chaque territoire et du moment historique.  On doit d’ailleurs souligner que, dans le personnel politique, le débat demeure et rebondit encore après 1945.  L’indépendance des Philippines sera acquise en 1946. En effet, peut-on, à cette époque marquée par le début de la décolonisation, plaider d’une part en faveur de l’indépendance des colonies européennes (Indonésie, Malaisie, etc…), et d’autre part ne pas admettre la capacité d’une majorité « non-blanche » à se gouverner et former un Etat ( car tels sont réellement les termes du débat!)? Face à une éventuelle accession de l’Alaska et de Hawai au statut d’Etat dans l’Union (ils sont territoires depuis 1912) ce débat donne lieu aux sempiternels mêmes arguments, mais suite à des référendums locaux, et en fonction de l’importance militaire stratégique de ces deux territoires au temps de la rivalité avec l’Union soviétique, le statut d’Etat à part entière leur est accordé en 1959. Il faut noter que par contre, Puerto Rico demeure aujourd’hui encore officiellement un « territoire non incorporé » des USA.  Autre exemple à l’extrémité des possibles, Cuba, dont les USA n’ont pas voulu s’encombrer en administration directe au début du 20ème siècle, mais qui abrite cependant toujours une base militaire américaine connue, Guantanamo.

Sur l’étonnante renonciation à l’accaparement de territoires que leur aurait permis d’envisager leur victoire militaire en 1945, l’auteur, après avoir mis en évidence la transformation des mentalités dans le « tiers monde » et le coût devenu très élevé d’une administration directe face à des rebellions, souligne à très juste titre, que c’est le développement absolument déterminant des technologies «  tueuses d’empire » qui ont permis ce choix: c’est en fait l’ensemble des technologies de communication à distance qui permet désormais à la puissance des USA de s’exercer non plus par la colonisation, mais par la mondialisation.

3. La capacité logistique, fondement de la puissance des USA.

 Si la première guerre mondiale fait accéder les U.S.A. au premier rang des puissances mondiales, la deuxième va asseoir à un degré étonnant leur domination politique, fondée sur leur domination économique. 

En 1945, la puissance de l’industrie américaine qui, à l’abri de tout bombardement, a fourni en matériel de guerre ( production et acheminement à l’autre bout du monde) tous les pays en lutte contre l’Allemagne et le Japon, se trouve  hors de proportion avec le reste du monde.

Pendant la guerre, les puissances sus-nommées ont coupé les lignes d’approvisionnement traditionnelles des industries et l’industrie chimique s’est  lancée dans une formidable course à la substitution des produits naturels.

L’auteur prend l’exemple de la production de caoutchouc synthétique: en 1945, les USA disposent de 51 usines, contre 3 en Allemagne, dont chacune produit l’équivalent d’une plantation de 24 millions d’arbres.  Une matière qui avait causé guerres, colonisation et mortalité élevée, fut du coup considérée en 1952 comme ne présentant plus un problème stratégique, vu la capacité de production américaine. La substitution à nombre de matériaux indispensables des produits synthétiques a pour résultat de remplacer les ressources produites par les colonies européennes. En particulier, la matière plastique est l’histoire d’un triomphe total: très peu d’objets en sont actuellement dépourvus ! 

L’industrie pharmaceutique met au point la contraception (avec des expérimentations chez les peuples dominés, par exemple Puerto-Rico), L’industrie aéronautique, qui permet par l’avion de répondre à tous les besoins, »anything , anywhere, anytime », va changer complètement les nécessités militaires de contrôle de territoires ( par exemple, ravitaillement militaire de la Chine au-dessus de la Birmanie occupée par les Japonais, la résistance au blocus de Berlin). L’industrie nucléaire prend son essor à la suite de la fabrication des bombes. Et l’industrie informatique apparaitra et transformera le monde entier à la fin du 20ème siècle.

La domination scientifique, technique et économique, couronnée par l’acceptation mondiale du dollar comme monnaie de réserve, rend donc complètement inutile la possession de territoires pour exercer la domination.U Thant, secrétaire général des Nations unies, constate, médusé, en 1960: »La vérité des économies développées est qu’elles peuvent décider de la quantité et du type de ressources dont elles disposeront. Les ressources ne limitent plus les décisions, ce sont les décisions qui font les ressources. C’est le changement le plus fondamental et révolutionnaire que l’humanité ait jamais connu. »( JF. 60 ans plus tard, nous commençons à mesurer l’efficacité incroyable de la méthode et ses excès aux effets désormais planétaires).

Dans ce contexte, D. Immerwahr consacre un chapitre à un aspect souvent méconnu mais crucial de la domination américaine: la définition des normes. Celles-ci, avec le droit de la propriété intellectuelle, constituent le fondement indispensable au développement  du commerce mondial, auquel les très grandes entreprises de la planète ont dû s’ adapter. 

4. La puissance militaire.

La domination de cet empire qui ne se proclame pas tel, repose toutefois en dernier lieu sur la puissance militaire: le fait militaire joue un rôle majeur dans l’histoire de l’empire américain. 

C’est vrai dès la fondation de la république au 18ème siècle contre l’empire britannique; c’est vrai encore au 19 ème siècle avec la conquête de l’Ouest et la guerre de sécession; et c’est encore plus vrai au 20ème siècle avec les deux guerres mondiales; et toujours vrai au 21ème siècle pour contrôler l’accès aux ressources et l’extension de l’économie de marché et du commerce mondial nécessaires pour assurer des débouchés à la production. C’est pourquoi, si les USA se sont bien gardés d’occuper durablement des territoires trop lointains et trop peuplés, ils ont par contre soigneusement conservé des îlots nécessaires et vitaux pour garantir la liberté de circulation maritime, et pour permettre l’exercice de leur puissance, comme le démontre l’implantation des 800 bases militaires disséminées sur la planète.( Notons en passant que l’histoire, en partie cachée, des stockages des bombes atomiques de par le monde est quelque peu effrayante). Cette dissémination (« baselandia ») a justifié l’appellation d’empire « pointilliste » que reprend l’auteur.

(JF. On sait que le budget militaire ( 721 milliard de dollars en 2020) a toujours comporté un très important volet recherche fondamentale (15% en 2004 dernier chiffre trouvé, donne une idée), qui a irrigué quantité d’innovations aux répercussions industrielles et économiques multiples: bombe atomique avion furtif, bouclier anti-missile, drones, sans oublier le réseau satellitaire qui permet les gps  …).

5. La langue mondiale.

D.Immerwahr ne peut manquer de consacrer un chapitre à la manifestation la plus évidente de l’empire « caché »,la diffusion de l’anglais comme langue mondiale. (JF.On en retracera pour notre part l’origine d’abord dans l’extension des territoires du Commonwealth. Et nous ajoutons que parler plusieurs langues est un atout indéniable, personnel et collectif: il pourrait s’agir là d’un avantage ambivalent et peut-être d’un tendon d’Achille de l’empire?)

6. Conclusion.

L’empire américain était déjà montré dans les livres de JJ Servan-Schreiber et Claude Julien pour le public francophone dans les années 1970. Les USA constituent effectivement un empire qui a inventé, largement grâce au nouveau contexte technique, un nouveau mode d’exercice de puissance et de domination qui ne nécessite pas de domination territoriale. 

L’ouvrage de D.Immerwahr a le mérite de nous en faire voir à la fois les péripéties d’une aventure improbable mais irrésistible, et la continuité profonde: continuité du dynamisme entrepreneurial; continuité d’une liberté politique maitrisée par l’équilibre institutionnel des pouvoirs et contre-pouvoirs; continuité d’une violence sociale exercée vis-à vis des minorités, violence symbolisée et incarnée par cette disposition de la Constitution qui permet à chacun de constituer une milice ( étendu par la jurisprudence de la Cour suprême dans le sens de posséder une arme pour se défendre individuellement).

Et cet empire, n’ayant pas oublié les racines de son existence, à savoir son amour de la liberté, peut, en dépit de sa domination, se présenter avec conviction comme le défenseur d’un monde libre. Et c’est là sa force.

7. Élargissons le propos.

Nous avons donc un empire ouvert et dominant mondialement, qui a cependant laissé d’autres pays lui faire concurrence et augmenter par le commerce leur propre prospérité. Mais cette ouverture suppose, pour rester dominant, avance technologique et liberté du commerce.

Il est fascinant de voir, en face de cette puissance dominante, la remontée (inéluctable, sauf implosion interne) de cet immense empire démographique qu’est la Chine, ancien empire pluri-millénaire qui s’est suffi longtemps à lui-même. La Chine efface, en ce début du XXIème siècle, le « siècle d’humiliation »(1850/1950) et elle s’est intégrée à l’économie mondiale.  Le retard du niveau de vie d’une majorité de ses habitants lui donne la possibilité d’un nouveau repli sur soi ( soi gigantesque…), à condition néanmoins de s’assurer de certaines ressources à l’extérieur du pays, nécessaires à son économie. Elle a ses « territoires » dominés, le Tibet et le Sin kiang. Au-delà de son rectangle, elle ne cherchera pas, elle non plus, à dominer par l’acquisition de territoires, mais par influence( sauf Taiwan). 

  Pour continuer son histoire, la République américaine a pour elle, la puissance des innovations appuyées sur le drainage d’ intelligences du monde entier et la force idéologique de la liberté d’entreprendre et des libertés civiles. 

En face, car telle est la nouvelle situation bipolaire du monde, le poids de la Chine pourrait-il constituer sa  fragilité? Ou le sentiment collectif d’avoir retrouvé sa force et sa dignité lui assurera-t-elle la stabilité? 

Voilà

DOULEUR

 Zeruya SHALEV, traduit de l’hébreu, Ed. Gallimard, 2017

Voici un livre qui ne s’oublie pas ; parce qu’il nous fait véritablement pénétrer dans la vie d’une femme, et l’auteur est d’ailleurs une femme, dans sa vie humaine, sa vie intérieure, la vie de son âme. Nous épousons sa vision des autres. Ce roman  nous donne l’impression de nous livrer des mémoires, de nous faire voir le reportage d’une vie au plus près,  et aucunement l’impression d’une fiction.

 Et lorsque nous relisons le préambule de l’auteur par lequel elle nous certifie que ce livre est le fruit de son imagination, on hésite à croire que les personnages ne sont pas des connaissances en chair et en os de l’auteur, ni peut-être elle-même. La construction est en tout cas réussie ! Le ou les personnages y paraissent plus vrais que nature, et en fin de lecture, nous les avons rencontrés  et ils demeurent en nous.

L’écriture de Zeruya Shalev, servie par une traduction superbe,  est précise, riche d’une finesse psychologique qui rend crédible l’évolution des personnages et le déroulement de l’histoire. Pour ma part, il s’y est ajouté par moments comme une frayeur : une intelligence si fine des sentiments et une sensibilité tellement à fleur de peau ne doivent pas rendre la vie facile ! Zeruya Shalev écrit du dedans les sentiments d’une femme par rapport à sa fille, à son fils, à son mari, à son ancien et premier amour qu’elle rencontre à nouveau.

L’histoire se passe en Israël. «  A près de cinquante ans, Iris mène à Jérusalem une existence bien remplie. Cette ambitieuse directrice d’école pensait avoir surmonté ses blessures enfouies jusqu’au jour où elle retrouve par hasard son grand amour de jeunesse, ravivant une passion qu’elle croyait éteinte. Tandis que son mari s’éloigne et que leur fille multiplie les provocations inquiétantes, Iris tente de contrôler la situation. » 

Ce texte assez convenu de la page de couverture qui doit donner l’ossature du récit et attirer le lecteur ne peut évidemment que dire infiniment peu. Constatons que le déroulement de l’histoire est magistralement mené, démarrant avec un attentat dont elle est victime et se concluant sur le départ du fils à l’armée. Entretemps, sa vie a été mise en bascule, et elle s’est trouvée confrontée à un vertige existentiel : la passion ancienne de sa jeunesse est là, renaissante et souveraine, les liens tissés par la vie avec ses proches s’étirent et deviennent aussi ténus que des fils de soie ; Mais leur fragilité soudaine masque une résistance forte et sans doute inattendue qui se trempe au feu des évènements quotidiens.  

Son mari si lointain tout à coup et qui pourtant reste si proche, sa fille si méconnaissable et si inséparable de son cœur, son fils, si singulier et si indispensable. Chaque événement devient une épreuve où se manifeste l’intensité pure de la vie.

Son mari, qui se réfugie depuis toujours dans les échecs sur écran, qui minimise les crises, s’avère résister dans la continuité alors même qu’il est submergé par les éloignements de leur fille. Le fils est à bonne distance, un rien goguenard. Celle-ci, qui se risque à se laisser influencer par une espèce de maître manipulateur qui l’exploite sous prétexte d’une indispensable  meilleure maturation, la plonge dans la double peur de la perdre et qu’elle se perde.

Son amant qui a ressurgi comme si le temps ne s’était pas écoulé, doit-elle tout quitter pour lui ?

Le fleuve profond de cette écriture embrasse dans un même élan les recettes de cuisine, la perdition de repères psychiques, le poison de la manipulation, la priorité absolue du sauvetage de sa fille, l’impuissance, la fatalité, l’aspiration d’un infini dans les traces réanimées d’une passion initiatrice, la puissance des corps, la certitude de la passion. Ce roman nous entraine  sans crier gare, et les rives défilent à une allure éprouvante. Par moments,  l’on ne sait plus si l’embarcation a chaviré ou si elle navigue encore. Mais c’est sûr, nous sommes dans le fleuve de la vie.

Et, certes, j’ai dû accoster plusieurs fois, faire des pauses dans la lecture, avant d’arriver à l’embouchure. Le roman laisse alors, dans les dernières scènes, la continuité de la vie s’imposer.

Ce roman de l’intensité et  de la singularité de chaque vie humaine, toujours tissée par les êtres aimés, nous fait mieux vivre. C’est bien le fruit de la lecture d’une belle oeuvre.

REPONSE A JOB . Occident et Orient

REPONSE A JOB

Carl Jung, dans son livre « Réponse à Job », se réfère au livre de Job, aux livres sapientiaux, au livre d’Henoch, à l’apocalypse johanique.

YAHWE est un Dieu tout-puissant, omniscient, mais il n’est pas neutre ni d’une sagesse objective ; il est capable du bien et du mal. Il est bienveillant, mais aussi jaloux et colérique. A vrai dire très humain, trop humain, plus proche d’eux que les dieux grecs ne le sont.

Pour Jung, cette vision biblique n’est pas de nature anthropologique, elle n’est pas une description indirecte de l’humain. Elle nous décrit bel et bien la nature de Dieu, vécue par les humains, dans leur inconscient et leur conscient. Dieu est à craindre dans les manifestations du mal. Celui-ci renvoie aux phénomènes naturels cataclysmiques comme aux guerres entre humains.

En amont de la révélation de Jésus-Christ d’un Dieu bon, ce Yawhé de « l’ancien testament » permet à Satan de tenter Job. L’argument de Satan, qui est un ange de lumière en intelligence avec Yawhé, est que Job ne craint et respecte Yawhé que parce qu’il a été comblé par la vie, selon le souhait et la bienveillance de Yqwhé, et que s’il perd son bonheur, qui est aussi bien matériel car il est riche qu’humain parce qu’une belle famille l’entoure, alors il ne bénira plus Yawhé.

Dieu laisse faire Satan, qui doit cependant laisser la vie à Job. Sympa !

Dieu est donc responsable du mal infligé à son serviteur. Dieu tout-puissant est capable du bien comme du mal.

Or Job va dire à Yawhé qu’Il commet une injustice, il demande raison à Yawhé. Pour C.Jung, il s’élève en tant qu’homme à la hauteur de Dieu. La réponse de Yawhé est de traiter Job comme un rien, lui rappelant que Job lui doit sa vie, même misérable, et lui signifiant sans discussion qu’il ne peut Le comprendre en aucune manière. Autrement dit : « Ferme-la ! » Job se résigne, mais il a dit son fait à Yawhé.

Toutefois, selon l’analyse de C. Jung, la résistance de Job et son affirmation par cela de sa dignité essentielle d’humain, réveille en Yawhé le souvenir de sa Sophia, cette Sagesse qui était avec Lui, et en Lui, lors de la fondation du monde. Ce souvenir pousse Dieu à se rapprocher de l’homme pour manifester sa bonté et rééquilbrer en lui la puissance de mal. D’où sa décision de s’incarner. Mais Yawhé garde en lui la composante de la capacité de nuire à ses créatures. Et Satan peut continuer à sévir, même si c’est seulement sur Terre désormais.

Jésus, Dieu incarné, va effectivement montrer un visage de Dieu prêt à secourir l’homme en partageant sa condition. Jésus refuse les tentations de Satan génératrices du mal : l’avoir, le pouvoir et le savoir utilisés pour soi-même et non comme un service (comme l’enseigne le lavement des pieds de ses disciples avant la Cène) et reste soumis à celui qu’il nomme son Abba, son Père. Dans la prière qu’il recommande de prononcer (le notre Père), il garde un élément de précaution vis-à-vis de ce Père tout-puissant (en bon et en mal). La formule « Et ne nous laisse pas entrer en tentation » ou « Et ne nos inducat in tentationem : ne nous soumet pas à la tentation » indique bien que Dieu admet le mal en l’homme et nous garde mortels de toutes façons. A cette précaution, s’ajoute une supplique «  mais délivre nous du mal », qui reconnaît là  la toute-puissance de Dieu.

La religion chrétienne a revendiqué un Dieu uniquement Amour, et fait peser la malédiction sur la liberté de choix de l’humain. Or la constatation persiste que le Créateur continue bel et bien de permettre le mal et la souffrance. L’homme n’a pas été réintégré au Paradis premier. Pourquoi le tout-puissant laisse-t-il cela en l’état?

Autre élément à charge : l’histoire des hommes se déroule désormais, depuis la résurrection du Christ, tendue vers le Jugement dernier. Le Christ jugera. La bonté de Dieu n’est donc pas absolue ? Ou sa miséricorde l’a-t-elle totalement envahi et a-t-elle noyé le mal en Lui ? Auquel cas tous seront absous ?

Ainsi, l’homme a pour tache d’élever Dieu et de Lui pardonner. De lui rappeler sa Bonté. C’est par le Christ que cette tache s’accomplit en Dieu Lui-même. Christ : vrai Dieu et vrai homme.

Nous avons à accomplir l’œuvre de Dieu malgré sa négligence et sa mansuétude envers Satan. Car le Christ a vu, il a vu «  Satan tomber sur la Terre en un éclair ». Nous avons à gagner contre ce Prince des ténèbres, fils répudié de Dieu qui pourtant ne l’a pas précipité dans le néant.

Voilà qui approfondit la vision du Dieu bon, qui n’est pas bonasse!

Comment filer alors vers l’Orient ?

En Orient le monisme est simple, il ne sépare pas la Nature entre un Créateur et un Créé. Tout est ici, mais visible et invisible.

Ici, la vision ne sépare pas un Dieu bon d’un univers en proie au mal. L’alternance du yin et du Yang sont inséparables dans la vie de l’univers comme dans la vie plus spécifiquement humaine. L’un mène à l’autre inéluctablement. Le mouvement de transformation est incessant, l’engendrement du yin et du yang est permanent et sans fin. Si l’on en vient aux catégories du bien et du mal, ceux-ci ne sont pas absolutisées, mais ils résident dans la phénoménalité du monde, liés intimement au mouvement de la vie. En quelque sorte, il faudrait minimiser le mal et maximiser le bien, dans une véritable économie de la vie. C’est le but de l’homme juste du confucianisme : il est équilibré et recherche la vertu grâce à un encadrement de son cheminement par ses devoirs.

La transformation permanente dans l’univers inspire au taoïsme une recherche en direction de l’esprit, du Souffle, Qi, de la force invisible qui englobe, suscite et manifeste en toute chose cette alternance toujours renouvelée dans le mouvement des éléments de l’univers et de la vie. Cet esprit, ce souffle n’est pas conçu comme un étant hors de l’univers,  mais comme la source invisible de tout. L’Origine,qui n’est pas le commencement. De même que la Création est le commencement du monde, non son Origine. Le taoÏsme, par ses rites ,vise à mette les dieux invisibles de son côté en rétablissant des harmonies perturbées. La pratique du QI Gong fait prendre conscience et facilite la circulation du Qi.

La vision d’un Dieu face auquel nous nous situons, auprès duquel nous protestons, dont nous pouvons espérer la miséricorde est donc radicalement différente de la vision orientale. Dans notre Occident intérieur, chaque goutte de l’océan lui est nécessaire.

Dans notre Orient intérieur, rien n’est dit de cette Puissance à laquelle on se soumet. Qu’est-ce qu’une goutte dans l’Océan qui est le Tout ? Mais cette vision respecte le mystère de l’existence. L’aspiration à une vie humaine juste et en harmonie avec l’univers y est active.

La parole qui circule entre l’Occident et l’Orient en nous doit donc savoir que si elle ne veut que tout définir en concepts, elle devra s’arrêter un jour et constater l’écart irréductible. Mais la parole qui exprime et signifie des expériences de vie, et par cela l’approfondit, mène à un partage possible et véritable entre ces deux mondes. Et l’amitié qui en résulte nous mène d’ailleurs à l’Origine.

Les Ancres dans le ciel

LES ANCRES DANS LE CIEL,

L’infrastructure métaphysique de la vie humaine.

Rémi Brague, 2013, Ed. Flammarion, coll. Champs essais.

1. Dans un écrit (résultant d’une conférence) Rémi Brague, membre de l’Institut de France, professeur de philosophie aux universités de Paris (la Sorbonne) et Münich, veut réhabiliter la métaphysique aux yeux du plus grand nombre en s’excusant par avance auprès de ses collègues philosophes du caractère succinct du propos.

La métaphysique, qui traite de l’être en tant qu’être, a été longtemps le couronnement de la philosophie. Cela n’est plus. Elle a été détrônée par l’effort de la pensée, là où elle est née, en Occident. Rémi Brague estime nécessaire et espère qu’elle retrouve un nouveau rôle, celui d’un ancrage de l’existence humaine. Le titre de l’opuscule est: « Les Ancres dans le ciel, l’infrastructure métaphysique de la vie humaine ».

Il affirme qu’une pensée de l’être et de l’existence, objet de la métaphysique, est nécessaire au point exact où il s’agit de savoir si nous décidons de donner la vie à des descendants. Cette question se pose car la vie n’est plus, de soi, évidemment désirée. Deux facteurs puissants l’expliquent. D’une part, si l’unité de l’être, du bien et du beau perçue du temps des penseurs juifs (la Genèse), des philosophes grecs (Platon, Aristote, Plotin) et maintenue dans le Moyen-âge chrétien rendait la vie désirable en soi (par elle-même), l’époque moderne rompt cette unité : le monde est devenu neutre (ni bon, ni mauvais). D’autre part, l’homme moderne ne reconnaît plus d’autre arbitre que lui-même pour décider si la vie vaut la peine d’être vécue ou non.

2. Dans une conférence, les arguments sont présentés très succinctement. L’auteur retrace très brièvement les étapes principales de l’abandon de la métaphysique.

Dans leur contemplation du monde et voulant créer une cosmogonie, les philosophes grecs posent (dans et grâce à leur langue) la question de l’être, qui devient une  question « essentielle » : être ou néant, temps et éternité, existence d’un divin créateur ou processus de la nature … La formule fondatrice est celle de Parménide : « « La même chose la pensée et l’être ». La raison philosophique met au jour l’Etre, la Beauté et le Bien. La chrétienté reprend cette pensée, qui a été recueillie par la civilisation arabe, et réunit l’Etre et Dieu, cause de lui-même : c’est le règne de l’onto-théologie.

Emmanuel KANT (1724-1804), dans la Critique de la raison pure, montre « que la raison pure, lorsqu’elle est livrée à elle-même dans le domaine spéculatif, où elle est privée du garde-fou de l’expérience, n’aboutit qu’à des paralogismes en psychologie, à des antinomies en cosmologie, à la simple projection d’un idéal en théologie ». En remontant aux causes, « il montre que l’échec de la métaphysique était nécessaire. » Kant n’a pas pour but de supprimer la métaphysique, mais seulement de la remettre à sa place, qui est celle de l’action morale (la Métaphysique des mœurs).

Avec Auguste COMTE (1798-1857) le parcours de l’esprit humain est présenté en trois âges : théologique, métaphysique, positif. L’âge métaphysique est surtout destructeur de l’âge théologique. L’âge positif est concomitant du développement scientifique.

Rudolf CARNAP (1891-1970) et les membres du Cercle de Vienne, les « positivistes logiques », généralisent la formule de Comte selon laquelle « Toute proposition non finalement réductible à la simple énonciation d’un fait, ou particulier ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible ». Les énoncés qui échappent à l’expérimentation sont dépourvus de sens. La métaphysique est rejetée en même temps que tout énoncé moral, normatif ou esthétique (alors que A.Comte cherchait à subordonner la science à la morale).

NIETZSCHE (1844-1900) radicalise l’abandon de la métaphysique en reprenant et en poussant à bout le nihilisme. Le nihilisme provient du refus de toute valeur, du sens de tout ce qui fait que quelque chose est souhaitable. « Le nihilisme est pour l’homme créateur un efficace marteau, car ce qui détruit est aussi ce qui sculpte ». Cet homme, créateur de lui-même, est libre d’entraves, ce qui légitime d’ailleurs un projet intime et funeste : le suicide.

L’auteur cite  à cet égard un nihilisme plus récent, G.Vattimo, (1937- ), nihilisme doux dont les aspects positifs sont de permettre une vie collective pacifiée : ce nihilisme ne croit en aucune cause qui mériterait de mourir pour elle, ni de tuer.

Dans le contexte de cette montée en puissance d’un sujet revendiquant une autonomie complète, R. Brague évoque la forte influence de Schopenhauer (1788-1860) au 19ème siècle, dont un trait philosophique est le primat de la volonté, puis cite l’intuition de Dostoievski ( 1821-1881) et de son héros nihiliste qui démontre la logique du suicide.

Pour HEIDEGGER, (1889-1976), la démarche est autre : il s’agit de retourner aux sources de la métaphysique, à savoir l’Etre, et cela à partir de l’existence de l’homme. La métaphysique traditionnelle est répudiée, car durant 20siècles, elle a en fait réfléchi sur des « étants », mais  elle a oublié l’Etre.

3. Dans ce parcours, Rémi Brague relève un point crucial.

La conception ancienne de la métaphysique affirmait que « l’Etre est meilleur que le néant »  (Aristote, 384-322) ; que « l’Etre est désirable parce qu’il est identique au beau, et le Beau est aimable parce que l’Etre l’est » (Plotin, 205-270). Elle s’était traduite par ce que l’on appellera la convertibilité des transcendantaux, qui énonce que l’Etre, objet de la métaphysique, est identiquement  un, vrai, beau et  bon.

Il faut noter que l’autre source de la culture occidentale affirme aussi cela dans le livre de la Genèse : « … Et Dieu vit que cela était bon ». (Cette identification de l’Etre et du Bien est reprise dans les trois religions monothéistes dans lesquelles la philosophie a continué à se développer).

Cette identification disparaît progressivement. L’auteur pointe le passage, dans la modernité, de l’Etre essentiel transcendantal à l’être qui existe. Existence qui est conçue comme purement factuelle,  dépouillée de toute lumière qui lui viendrait du Bien. Le Bien est désormais une valeur attribuée, par un sujet, l’homme, et non plus une qualité intrinsèque de l’être. Citons l’auteur : « A la suite de la réduction de l’Etre à l’existence brute, le désir de l’être prend un aspect nouveau. Il était désir de l’Etre comme convertible avec le Bien, il devient simple désir de persévérer dans une existence devenue moralement neutre. »

Dès lors, les fondements de la vie humaine sont atteints en profondeur. La question première n’est plus : quel est le Bien, mais pourquoi persévérer dans l’existence ? Nous avons dès lors à décider si  la vie vaut d’être vécue. Bien que nous ayons reçu la vie, nous avons pouvoir de décision sur elle. Car, dans la mentalité générale et diffuse de l’homme moderne, la seule chose qu’en fin de compte il ne décide pas est d’avoir été amené à la vie.

On voit alors à quel point nous sommes amenés ! La question qui est en effet posée est celle de savoir si la vie vaut d’être vécue, et elle va ou peut aboutir à un autre extrême : ai-je le droit d’imposer la vie à autrui ?

Selon l’auteur, cette situation montre les limites de l’humanisme, entendu comme adoptant la Raison comme décidant ultime, et qui confie non seulement le sens de la vie humaine, mais son existence même, à nos décisions libres exercées sans une Transcendance.

4. C’est donc  bien une question de type métaphysique qui nous est posée et qui nous renvoie à la fameuse tirade de Hamlet « Etre ou ne pas être ». Si la question essentielle du  19ème siècle a été celle de la justice (l’injustice sociale et la révolte qu’elle a engendrée et cela bien sûr perdure), et si le 20ème siècle a été essentiellement le siècle de la vérité (les idéologies extrémistes ont prétendu connaître la vérité de l’homme), alors le 21ème siècle pourrait bien être celui de l’Etre, celui  de la mise en cause ou non de l’existence de l’humanité.

Des dangers de destruction totale de l’humanité nous sont d’ores et déjà connus, qu’ils soient dus aux moyens de destruction militaires ou aux dégâts causés par une exploitation de la planète répondant à des besoins artificiels toujours multipliés. Mais Rémi Brague, en tant que philosophe de métier estime de son devoir de signaler dans un langage aussi accessible que possible et en se référant au champs philosophique qui est le sien, que le danger se situe aussi dans nos esprits: celui de décider que la vie humaine ne vaut pas ou plus la peine d’être transmise.

Il faudrait donc sortir la question métaphysique de l’oubli et la remettre à une nouvelle place, non plus donc comme superstructure de la pensée, mais en tant que soubassement de l’être humain, comme l’infrastructure de la vie humaine qui aspire à un infini. A cette condition, elle sera le moyen de retrouver, sur le plan de la pensée, l’amour de la vie. Car ce que perçoivent l’intuition ordinaire comme le raisonnement « métaphysique », c’est qu’il nous faut rester ouverts à quelque chose qui nous  dépasse et nous y raccorder. Ce quelque chose est l’ancre nécessaire à l’amour de la vie.

Cet avertissement pourra surprendre, puisque nous continuons à craindre une surpopulation mondiale[1]. Mais remarquons

  • que depuis la nuit des temps, l’histoire humaine semble bien marquée par la violence exercée à l’intérieur de l’espèce,
  • que dans le livre du Deutéronome, il nous est dit : «  Je te donne à choisir entre la vie et la mort » ;
  • que cette possibilité s’exerce au plus intime du cœur humain.

5. Sur un plan philosophique, et en précisant que tout le commentaire qui suit est inspiré du cours de M. Gérard[2], « Introduction à la métaphysique », on peut observer ceci.

Replacer une métaphysique dans le soubassement de l’être humain, n’est-ce pas suivre les traces de la phénoménologie, (Husserl, 1859-1938), courant philosophique, contemporain de la « disparition » de la métaphysique et tenter d’en retrouver le principe dans un langage nouveau ? Heidegger a pensé que la métaphysique avait fait, durant 20 siècles, fausse route en s’occupant des étants,  domaine de l’ontique, et en oubliant l’Etre (l’ontologique). La phénoménologie pose que pour notre conscience et pensée, l’être ne fait que nous apparaître et ne peut nous apparaître que dans l’étant. Selon Heidegger, lorsque dans la temporalité, l’Etre apparaît, c’est pour s’évanouir aussitôt. Nous sommes donc toujours tentés d’oublier l’Etre. Celui-ci conserve son mystère, apparaissant et disparaissant sans cesse.

A l’abri de notre ignorance, nous osons donc ceci. Rémi Brague tenterait de nous rappeler que la vie humaine repose  sur un mystère concevable mais inatteignable et que l’irritation devant cet inatteignable provoque en nous, les modernes, l’oubli de ce « phénomène (pour nous) non phénoménal ( pour lui) » : l’Etre. Cet oubli nous livre au monde, soit à notre horizontalité. Cette horizontalité, nous tendons à l’occuper entièrement par les sciences : cette emprise totale de la techné (ainsi dénommée par Heidegger) sur la société humaine peut s’avérer in fine mortifère de l’humain, en dépit de l’ambition de l’humanisme. Car elle exclut le mystère de l’Etre, « source » des étants.

Rémi Brague livrerait donc un avertissement en faveur d’un retour à la verticalité, mais au lieu qu’il s’agisse d’un lieu du haut (le Très-Haut), il s’agit d’un lieu du soubassement, au profond de nous. On peut considérer qu’il prend donc acte que, pour le moderne, c’est dans le sujet que tout se joue.

 En d’autres termes, lorsque le sujet humain aurait percé toute connaissance (sciences physiques et sciences humaines) de tout objet y compris humain objet de science, il lui restera la question de l’Etre. Ou bien plutôt, conformément à l’ambition de triompher de  la mort, cette question sera étouffée.

L’appel de Rémi Brague, qui  se concrétise sur le fait brut de la natalité biologique, concerne donc aussi l’existence des sujets humains (dans un langage médiéval, la vie de nos âmes capables de Dieu) dès lors que nous évacuerions le mystère de l’Etre.

Car la contemplation de ce mystère est la source de l’émerveillement, et l’émerveillement nourrit l’amour de la vie humaine, dans toutes ses dimensions. C’est cela qu’il faut réveiller en retrouvant la préoccupation dite « métaphysique », dans un tout autre langage que celui par lequel elle régnât.


[1] Que cette crainte soit avant tout celle d’un partage différent des ressources et de la création d’un autre mode de vie, c’est notre conviction mais non le propos du livre. D’autre part, sur le plan des chiffres, tous les continents ont entamé leur «  transition » démographique, c’est à dire une nette chute de la natalité, y compris, à la surprise récente des experts, le continent africain.

[2] Professeur de philosophie à L’UCL, Louvain la Neuve, Belgique.

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