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Critiques de livres

DOULEUR

 Zeruya SHALEV, traduit de l’hébreu, Ed. Gallimard, 2017

Voici un livre qui ne s’oublie pas ; parce qu’il nous fait véritablement pénétrer dans la vie d’une femme, et l’auteur est d’ailleurs une femme, dans sa vie humaine, sa vie intérieure, la vie de son âme. Nous épousons sa vision des autres. Ce roman  nous donne l’impression de nous livrer des mémoires, de nous faire voir le reportage d’une vie au plus près,  et aucunement l’impression d’une fiction.

 Et lorsque nous relisons le préambule de l’auteur par lequel elle nous certifie que ce livre est le fruit de son imagination, on hésite à croire que les personnages ne sont pas des connaissances en chair et en os de l’auteur, ni peut-être elle-même. La construction est en tout cas réussie ! Le ou les personnages y paraissent plus vrais que nature, et en fin de lecture, nous les avons rencontrés  et ils demeurent en nous.

L’écriture de Zeruya Shalev, servie par une traduction superbe,  est précise, riche d’une finesse psychologique qui rend crédible l’évolution des personnages et le déroulement de l’histoire. Pour ma part, il s’y est ajouté par moments comme une frayeur : une intelligence si fine des sentiments et une sensibilité tellement à fleur de peau ne doivent pas rendre la vie facile ! Zeruya Shalev écrit du dedans les sentiments d’une femme par rapport à sa fille, à son fils, à son mari, à son ancien et premier amour qu’elle rencontre à nouveau.

L’histoire se passe en Israël. «  A près de cinquante ans, Iris mène à Jérusalem une existence bien remplie. Cette ambitieuse directrice d’école pensait avoir surmonté ses blessures enfouies jusqu’au jour où elle retrouve par hasard son grand amour de jeunesse, ravivant une passion qu’elle croyait éteinte. Tandis que son mari s’éloigne et que leur fille multiplie les provocations inquiétantes, Iris tente de contrôler la situation. » 

Ce texte assez convenu de la page de couverture qui doit donner l’ossature du récit et attirer le lecteur ne peut évidemment que dire infiniment peu. Constatons que le déroulement de l’histoire est magistralement mené, démarrant avec un attentat dont elle est victime et se concluant sur le départ du fils à l’armée. Entretemps, sa vie a été mise en bascule, et elle s’est trouvée confrontée à un vertige existentiel : la passion ancienne de sa jeunesse est là, renaissante et souveraine, les liens tissés par la vie avec ses proches s’étirent et deviennent aussi ténus que des fils de soie ; Mais leur fragilité soudaine masque une résistance forte et sans doute inattendue qui se trempe au feu des évènements quotidiens.  

Son mari si lointain tout à coup et qui pourtant reste si proche, sa fille si méconnaissable et si inséparable de son cœur, son fils, si singulier et si indispensable. Chaque événement devient une épreuve où se manifeste l’intensité pure de la vie.

Son mari, qui se réfugie depuis toujours dans les échecs sur écran, qui minimise les crises, s’avère résister dans la continuité alors même qu’il est submergé par les éloignements de leur fille. Le fils est à bonne distance, un rien goguenard. Celle-ci, qui se risque à se laisser influencer par une espèce de maître manipulateur qui l’exploite sous prétexte d’une indispensable  meilleure maturation, la plonge dans la double peur de la perdre et qu’elle se perde.

Son amant qui a ressurgi comme si le temps ne s’était pas écoulé, doit-elle tout quitter pour lui ?

Le fleuve profond de cette écriture embrasse dans un même élan les recettes de cuisine, la perdition de repères psychiques, le poison de la manipulation, la priorité absolue du sauvetage de sa fille, l’impuissance, la fatalité, l’aspiration d’un infini dans les traces réanimées d’une passion initiatrice, la puissance des corps, la certitude de la passion. Ce roman nous entraine  sans crier gare, et les rives défilent à une allure éprouvante. Par moments,  l’on ne sait plus si l’embarcation a chaviré ou si elle navigue encore. Mais c’est sûr, nous sommes dans le fleuve de la vie.

Et, certes, j’ai dû accoster plusieurs fois, faire des pauses dans la lecture, avant d’arriver à l’embouchure. Le roman laisse alors, dans les dernières scènes, la continuité de la vie s’imposer.

Ce roman de l’intensité et  de la singularité de chaque vie humaine, toujours tissée par les êtres aimés, nous fait mieux vivre. C’est bien le fruit de la lecture d’une belle oeuvre.

REPONSE A JOB . Occident et Orient

REPONSE A JOB

Carl Jung, dans son livre « Réponse à Job », se réfère au livre de Job, aux livres sapientiaux, au livre d’Henoch, à l’apocalypse johanique.

YAHWE est un Dieu tout-puissant, omniscient, mais il n’est pas neutre ni d’une sagesse objective ; il est capable du bien et du mal. Il est bienveillant, mais aussi jaloux et colérique. A vrai dire très humain, trop humain, plus proche d’eux que les dieux grecs ne le sont.

Pour Jung, cette vision biblique n’est pas de nature anthropologique, elle n’est pas une description indirecte de l’humain. Elle nous décrit bel et bien la nature de Dieu, vécue par les humains, dans leur inconscient et leur conscient. Dieu est à craindre dans les manifestations du mal. Celui-ci renvoie aux phénomènes naturels cataclysmiques comme aux guerres entre humains.

En amont de la révélation de Jésus-Christ d’un Dieu bon, ce Yawhé de « l’ancien testament » permet à Satan de tenter Job. L’argument de Satan, qui est un ange de lumière en intelligence avec Yawhé, est que Job ne craint et respecte Yawhé que parce qu’il a été comblé par la vie, selon le souhait et la bienveillance de Yqwhé, et que s’il perd son bonheur, qui est aussi bien matériel car il est riche qu’humain parce qu’une belle famille l’entoure, alors il ne bénira plus Yawhé.

Dieu laisse faire Satan, qui doit cependant laisser la vie à Job. Sympa !

Dieu est donc responsable du mal infligé à son serviteur. Dieu tout-puissant est capable du bien comme du mal.

Or Job va dire à Yawhé qu’Il commet une injustice, il demande raison à Yawhé. Pour C.Jung, il s’élève en tant qu’homme à la hauteur de Dieu. La réponse de Yawhé est de traiter Job comme un rien, lui rappelant que Job lui doit sa vie, même misérable, et lui signifiant sans discussion qu’il ne peut Le comprendre en aucune manière. Autrement dit : « Ferme-la ! » Job se résigne, mais il a dit son fait à Yawhé.

Toutefois, selon l’analyse de C. Jung, la résistance de Job et son affirmation par cela de sa dignité essentielle d’humain, réveille en Yawhé le souvenir de sa Sophia, cette Sagesse qui était avec Lui, et en Lui, lors de la fondation du monde. Ce souvenir pousse Dieu à se rapprocher de l’homme pour manifester sa bonté et rééquilbrer en lui la puissance de mal. D’où sa décision de s’incarner. Mais Yawhé garde en lui la composante de la capacité de nuire à ses créatures. Et Satan peut continuer à sévir, même si c’est seulement sur Terre désormais.

Jésus, Dieu incarné, va effectivement montrer un visage de Dieu prêt à secourir l’homme en partageant sa condition. Jésus refuse les tentations de Satan génératrices du mal : l’avoir, le pouvoir et le savoir utilisés pour soi-même et non comme un service (comme l’enseigne le lavement des pieds de ses disciples avant la Cène) et reste soumis à celui qu’il nomme son Abba, son Père. Dans la prière qu’il recommande de prononcer (le notre Père), il garde un élément de précaution vis-à-vis de ce Père tout-puissant (en bon et en mal). La formule « Et ne nous laisse pas entrer en tentation » ou « Et ne nos inducat in tentationem : ne nous soumet pas à la tentation » indique bien que Dieu admet le mal en l’homme et nous garde mortels de toutes façons. A cette précaution, s’ajoute une supplique «  mais délivre nous du mal », qui reconnaît là  la toute-puissance de Dieu.

La religion chrétienne a revendiqué un Dieu uniquement Amour, et fait peser la malédiction sur la liberté de choix de l’humain. Or la constatation persiste que le Créateur continue bel et bien de permettre le mal et la souffrance. L’homme n’a pas été réintégré au Paradis premier. Pourquoi le tout-puissant laisse-t-il cela en l’état?

Autre élément à charge : l’histoire des hommes se déroule désormais, depuis la résurrection du Christ, tendue vers le Jugement dernier. Le Christ jugera. La bonté de Dieu n’est donc pas absolue ? Ou sa miséricorde l’a-t-elle totalement envahi et a-t-elle noyé le mal en Lui ? Auquel cas tous seront absous ?

Ainsi, l’homme a pour tache d’élever Dieu et de Lui pardonner. De lui rappeler sa Bonté. C’est par le Christ que cette tache s’accomplit en Dieu Lui-même. Christ : vrai Dieu et vrai homme.

Nous avons à accomplir l’œuvre de Dieu malgré sa négligence et sa mansuétude envers Satan. Car le Christ a vu, il a vu «  Satan tomber sur la Terre en un éclair ». Nous avons à gagner contre ce Prince des ténèbres, fils répudié de Dieu qui pourtant ne l’a pas précipité dans le néant.

Voilà qui approfondit la vision du Dieu bon, qui n’est pas bonasse!

Comment filer alors vers l’Orient ?

En Orient le monisme est simple, il ne sépare pas la Nature entre un Créateur et un Créé. Tout est ici, mais visible et invisible.

Ici, la vision ne sépare pas un Dieu bon d’un univers en proie au mal. L’alternance du yin et du Yang sont inséparables dans la vie de l’univers comme dans la vie plus spécifiquement humaine. L’un mène à l’autre inéluctablement. Le mouvement de transformation est incessant, l’engendrement du yin et du yang est permanent et sans fin. Si l’on en vient aux catégories du bien et du mal, ceux-ci ne sont pas absolutisées, mais ils résident dans la phénoménalité du monde, liés intimement au mouvement de la vie. En quelque sorte, il faudrait minimiser le mal et maximiser le bien, dans une véritable économie de la vie. C’est le but de l’homme juste du confucianisme : il est équilibré et recherche la vertu grâce à un encadrement de son cheminement par ses devoirs.

La transformation permanente dans l’univers inspire au taoïsme une recherche en direction de l’esprit, du Souffle, Qi, de la force invisible qui englobe, suscite et manifeste en toute chose cette alternance toujours renouvelée dans le mouvement des éléments de l’univers et de la vie. Cet esprit, ce souffle n’est pas conçu comme un étant hors de l’univers,  mais comme la source invisible de tout. L’Origine,qui n’est pas le commencement. De même que la Création est le commencement du monde, non son Origine. Le taoÏsme, par ses rites ,vise à mette les dieux invisibles de son côté en rétablissant des harmonies perturbées. La pratique du QI Gong fait prendre conscience et facilite la circulation du Qi.

La vision d’un Dieu face auquel nous nous situons, auprès duquel nous protestons, dont nous pouvons espérer la miséricorde est donc radicalement différente de la vision orientale. Dans notre Occident intérieur, chaque goutte de l’océan lui est nécessaire.

Dans notre Orient intérieur, rien n’est dit de cette Puissance à laquelle on se soumet. Qu’est-ce qu’une goutte dans l’Océan qui est le Tout ? Mais cette vision respecte le mystère de l’existence. L’aspiration à une vie humaine juste et en harmonie avec l’univers y est active.

La parole qui circule entre l’Occident et l’Orient en nous doit donc savoir que si elle ne veut que tout définir en concepts, elle devra s’arrêter un jour et constater l’écart irréductible. Mais la parole qui exprime et signifie des expériences de vie, et par cela l’approfondit, mène à un partage possible et véritable entre ces deux mondes. Et l’amitié qui en résulte nous mène d’ailleurs à l’Origine.

Les Ancres dans le ciel

LES ANCRES DANS LE CIEL,

L’infrastructure métaphysique de la vie humaine.

Rémi Brague, 2013, Ed. Flammarion, coll. Champs essais.

1. Dans un écrit (résultant d’une conférence) Rémi Brague, membre de l’Institut de France, professeur de philosophie aux universités de Paris (la Sorbonne) et Münich, veut réhabiliter la métaphysique aux yeux du plus grand nombre en s’excusant par avance auprès de ses collègues philosophes du caractère succinct du propos.

La métaphysique, qui traite de l’être en tant qu’être, a été longtemps le couronnement de la philosophie. Cela n’est plus. Elle a été détrônée par l’effort de la pensée, là où elle est née, en Occident. Rémi Brague estime nécessaire et espère qu’elle retrouve un nouveau rôle, celui d’un ancrage de l’existence humaine. Le titre de l’opuscule est: « Les Ancres dans le ciel, l’infrastructure métaphysique de la vie humaine ».

Il affirme qu’une pensée de l’être et de l’existence, objet de la métaphysique, est nécessaire au point exact où il s’agit de savoir si nous décidons de donner la vie à des descendants. Cette question se pose car la vie n’est plus, de soi, évidemment désirée. Deux facteurs puissants l’expliquent. D’une part, si l’unité de l’être, du bien et du beau perçue du temps des penseurs juifs (la Genèse), des philosophes grecs (Platon, Aristote, Plotin) et maintenue dans le Moyen-âge chrétien rendait la vie désirable en soi (par elle-même), l’époque moderne rompt cette unité : le monde est devenu neutre (ni bon, ni mauvais). D’autre part, l’homme moderne ne reconnaît plus d’autre arbitre que lui-même pour décider si la vie vaut la peine d’être vécue ou non.

2. Dans une conférence, les arguments sont présentés très succinctement. L’auteur retrace très brièvement les étapes principales de l’abandon de la métaphysique.

Dans leur contemplation du monde et voulant créer une cosmogonie, les philosophes grecs posent (dans et grâce à leur langue) la question de l’être, qui devient une  question « essentielle » : être ou néant, temps et éternité, existence d’un divin créateur ou processus de la nature … La formule fondatrice est celle de Parménide : « « La même chose la pensée et l’être ». La raison philosophique met au jour l’Etre, la Beauté et le Bien. La chrétienté reprend cette pensée, qui a été recueillie par la civilisation arabe, et réunit l’Etre et Dieu, cause de lui-même : c’est le règne de l’onto-théologie.

Emmanuel KANT (1724-1804), dans la Critique de la raison pure, montre « que la raison pure, lorsqu’elle est livrée à elle-même dans le domaine spéculatif, où elle est privée du garde-fou de l’expérience, n’aboutit qu’à des paralogismes en psychologie, à des antinomies en cosmologie, à la simple projection d’un idéal en théologie ». En remontant aux causes, « il montre que l’échec de la métaphysique était nécessaire. » Kant n’a pas pour but de supprimer la métaphysique, mais seulement de la remettre à sa place, qui est celle de l’action morale (la Métaphysique des mœurs).

Avec Auguste COMTE (1798-1857) le parcours de l’esprit humain est présenté en trois âges : théologique, métaphysique, positif. L’âge métaphysique est surtout destructeur de l’âge théologique. L’âge positif est concomitant du développement scientifique.

Rudolf CARNAP (1891-1970) et les membres du Cercle de Vienne, les « positivistes logiques », généralisent la formule de Comte selon laquelle « Toute proposition non finalement réductible à la simple énonciation d’un fait, ou particulier ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible ». Les énoncés qui échappent à l’expérimentation sont dépourvus de sens. La métaphysique est rejetée en même temps que tout énoncé moral, normatif ou esthétique (alors que A.Comte cherchait à subordonner la science à la morale).

NIETZSCHE (1844-1900) radicalise l’abandon de la métaphysique en reprenant et en poussant à bout le nihilisme. Le nihilisme provient du refus de toute valeur, du sens de tout ce qui fait que quelque chose est souhaitable. « Le nihilisme est pour l’homme créateur un efficace marteau, car ce qui détruit est aussi ce qui sculpte ». Cet homme, créateur de lui-même, est libre d’entraves, ce qui légitime d’ailleurs un projet intime et funeste : le suicide.

L’auteur cite  à cet égard un nihilisme plus récent, G.Vattimo, (1937- ), nihilisme doux dont les aspects positifs sont de permettre une vie collective pacifiée : ce nihilisme ne croit en aucune cause qui mériterait de mourir pour elle, ni de tuer.

Dans le contexte de cette montée en puissance d’un sujet revendiquant une autonomie complète, R. Brague évoque la forte influence de Schopenhauer (1788-1860) au 19ème siècle, dont un trait philosophique est le primat de la volonté, puis cite l’intuition de Dostoievski ( 1821-1881) et de son héros nihiliste qui démontre la logique du suicide.

Pour HEIDEGGER, (1889-1976), la démarche est autre : il s’agit de retourner aux sources de la métaphysique, à savoir l’Etre, et cela à partir de l’existence de l’homme. La métaphysique traditionnelle est répudiée, car durant 20siècles, elle a en fait réfléchi sur des « étants », mais  elle a oublié l’Etre.

3. Dans ce parcours, Rémi Brague relève un point crucial.

La conception ancienne de la métaphysique affirmait que « l’Etre est meilleur que le néant »  (Aristote, 384-322) ; que « l’Etre est désirable parce qu’il est identique au beau, et le Beau est aimable parce que l’Etre l’est » (Plotin, 205-270). Elle s’était traduite par ce que l’on appellera la convertibilité des transcendantaux, qui énonce que l’Etre, objet de la métaphysique, est identiquement  un, vrai, beau et  bon.

Il faut noter que l’autre source de la culture occidentale affirme aussi cela dans le livre de la Genèse : « … Et Dieu vit que cela était bon ». (Cette identification de l’Etre et du Bien est reprise dans les trois religions monothéistes dans lesquelles la philosophie a continué à se développer).

Cette identification disparaît progressivement. L’auteur pointe le passage, dans la modernité, de l’Etre essentiel transcendantal à l’être qui existe. Existence qui est conçue comme purement factuelle,  dépouillée de toute lumière qui lui viendrait du Bien. Le Bien est désormais une valeur attribuée, par un sujet, l’homme, et non plus une qualité intrinsèque de l’être. Citons l’auteur : « A la suite de la réduction de l’Etre à l’existence brute, le désir de l’être prend un aspect nouveau. Il était désir de l’Etre comme convertible avec le Bien, il devient simple désir de persévérer dans une existence devenue moralement neutre. »

Dès lors, les fondements de la vie humaine sont atteints en profondeur. La question première n’est plus : quel est le Bien, mais pourquoi persévérer dans l’existence ? Nous avons dès lors à décider si  la vie vaut d’être vécue. Bien que nous ayons reçu la vie, nous avons pouvoir de décision sur elle. Car, dans la mentalité générale et diffuse de l’homme moderne, la seule chose qu’en fin de compte il ne décide pas est d’avoir été amené à la vie.

On voit alors à quel point nous sommes amenés ! La question qui est en effet posée est celle de savoir si la vie vaut d’être vécue, et elle va ou peut aboutir à un autre extrême : ai-je le droit d’imposer la vie à autrui ?

Selon l’auteur, cette situation montre les limites de l’humanisme, entendu comme adoptant la Raison comme décidant ultime, et qui confie non seulement le sens de la vie humaine, mais son existence même, à nos décisions libres exercées sans une Transcendance.

4. C’est donc  bien une question de type métaphysique qui nous est posée et qui nous renvoie à la fameuse tirade de Hamlet « Etre ou ne pas être ». Si la question essentielle du  19ème siècle a été celle de la justice (l’injustice sociale et la révolte qu’elle a engendrée et cela bien sûr perdure), et si le 20ème siècle a été essentiellement le siècle de la vérité (les idéologies extrémistes ont prétendu connaître la vérité de l’homme), alors le 21ème siècle pourrait bien être celui de l’Etre, celui  de la mise en cause ou non de l’existence de l’humanité.

Des dangers de destruction totale de l’humanité nous sont d’ores et déjà connus, qu’ils soient dus aux moyens de destruction militaires ou aux dégâts causés par une exploitation de la planète répondant à des besoins artificiels toujours multipliés. Mais Rémi Brague, en tant que philosophe de métier estime de son devoir de signaler dans un langage aussi accessible que possible et en se référant au champs philosophique qui est le sien, que le danger se situe aussi dans nos esprits: celui de décider que la vie humaine ne vaut pas ou plus la peine d’être transmise.

Il faudrait donc sortir la question métaphysique de l’oubli et la remettre à une nouvelle place, non plus donc comme superstructure de la pensée, mais en tant que soubassement de l’être humain, comme l’infrastructure de la vie humaine qui aspire à un infini. A cette condition, elle sera le moyen de retrouver, sur le plan de la pensée, l’amour de la vie. Car ce que perçoivent l’intuition ordinaire comme le raisonnement « métaphysique », c’est qu’il nous faut rester ouverts à quelque chose qui nous  dépasse et nous y raccorder. Ce quelque chose est l’ancre nécessaire à l’amour de la vie.

Cet avertissement pourra surprendre, puisque nous continuons à craindre une surpopulation mondiale[1]. Mais remarquons

  • que depuis la nuit des temps, l’histoire humaine semble bien marquée par la violence exercée à l’intérieur de l’espèce,
  • que dans le livre du Deutéronome, il nous est dit : «  Je te donne à choisir entre la vie et la mort » ;
  • que cette possibilité s’exerce au plus intime du cœur humain.

5. Sur un plan philosophique, et en précisant que tout le commentaire qui suit est inspiré du cours de M. Gérard[2], « Introduction à la métaphysique », on peut observer ceci.

Replacer une métaphysique dans le soubassement de l’être humain, n’est-ce pas suivre les traces de la phénoménologie, (Husserl, 1859-1938), courant philosophique, contemporain de la « disparition » de la métaphysique et tenter d’en retrouver le principe dans un langage nouveau ? Heidegger a pensé que la métaphysique avait fait, durant 20 siècles, fausse route en s’occupant des étants,  domaine de l’ontique, et en oubliant l’Etre (l’ontologique). La phénoménologie pose que pour notre conscience et pensée, l’être ne fait que nous apparaître et ne peut nous apparaître que dans l’étant. Selon Heidegger, lorsque dans la temporalité, l’Etre apparaît, c’est pour s’évanouir aussitôt. Nous sommes donc toujours tentés d’oublier l’Etre. Celui-ci conserve son mystère, apparaissant et disparaissant sans cesse.

A l’abri de notre ignorance, nous osons donc ceci. Rémi Brague tenterait de nous rappeler que la vie humaine repose  sur un mystère concevable mais inatteignable et que l’irritation devant cet inatteignable provoque en nous, les modernes, l’oubli de ce « phénomène (pour nous) non phénoménal ( pour lui) » : l’Etre. Cet oubli nous livre au monde, soit à notre horizontalité. Cette horizontalité, nous tendons à l’occuper entièrement par les sciences : cette emprise totale de la techné (ainsi dénommée par Heidegger) sur la société humaine peut s’avérer in fine mortifère de l’humain, en dépit de l’ambition de l’humanisme. Car elle exclut le mystère de l’Etre, « source » des étants.

Rémi Brague livrerait donc un avertissement en faveur d’un retour à la verticalité, mais au lieu qu’il s’agisse d’un lieu du haut (le Très-Haut), il s’agit d’un lieu du soubassement, au profond de nous. On peut considérer qu’il prend donc acte que, pour le moderne, c’est dans le sujet que tout se joue.

 En d’autres termes, lorsque le sujet humain aurait percé toute connaissance (sciences physiques et sciences humaines) de tout objet y compris humain objet de science, il lui restera la question de l’Etre. Ou bien plutôt, conformément à l’ambition de triompher de  la mort, cette question sera étouffée.

L’appel de Rémi Brague, qui  se concrétise sur le fait brut de la natalité biologique, concerne donc aussi l’existence des sujets humains (dans un langage médiéval, la vie de nos âmes capables de Dieu) dès lors que nous évacuerions le mystère de l’Etre.

Car la contemplation de ce mystère est la source de l’émerveillement, et l’émerveillement nourrit l’amour de la vie humaine, dans toutes ses dimensions. C’est cela qu’il faut réveiller en retrouvant la préoccupation dite « métaphysique », dans un tout autre langage que celui par lequel elle régnât.


[1] Que cette crainte soit avant tout celle d’un partage différent des ressources et de la création d’un autre mode de vie, c’est notre conviction mais non le propos du livre. D’autre part, sur le plan des chiffres, tous les continents ont entamé leur «  transition » démographique, c’est à dire une nette chute de la natalité, y compris, à la surprise récente des experts, le continent africain.

[2] Professeur de philosophie à L’UCL, Louvain la Neuve, Belgique.

Les

La France des Belhoumi

La France des Belhoumi, Portraits de famille (1977-2017)

Stéphane Béaud   Editions la découverte

Cette enquête, qui est une étude sociologique qualitative sur l’intégration dans la société française d’une famille venue d’Algérie en 1971 jusqu’aux années suivant les attentats 2015, se lit comme une histoire vivante, car les mises en perspectives successives sont toujours entrecoupées de dialogues qui illustrent la présentation et l’enchaînement des différents thèmes.

Ce qui permettra à cet ouvrage, souhaitons-le lui, une diffusion dans le grand public. Il serait en effet important et profitable à la société française qu’une telle vision, certes particulière mais c’est précisément son intérêt, vienne nourrir les représentations collectives sur la condition en France d’immigrés émigrés d’Algérie. C’est le mérite de cet ouvrage que de donner chair à une question qui hante les esprits à raison d’une part d’un inconscient collectif jamais nettoyé si ce n’est par l’usure du temps concernant les circonstances de la décolonisation algérienne et d’autre part des difficultés de toute intégration dans une société différente, où éléments économiques et culturels pèsent énormément.

Soulignons que les situations décrites font parfois penser à ce point de vue selon lequel nous sommes faits, aussi, par le regard de l’autre : il nous semble que la lecture de ce livre peut changer notre regard, dans un sens positif de meilleure connaissance, car il nous montre la vie de personnes et nous éloigne des poncifs collectifs qui favorisent le mécanisme désastreux et universel du bouc-émissaire.

Deux parties descriptives et historiques, une troisième partie plus transversale qui interroge deux éléments fondamentaux d’une intégration : la politique et la religion.

1ère partie : Les cinq sœurs : école et émancipation

2ème partie : Les trois frères sous la protection bienveillante des sœurs aînées

3ème partie : Le rapport à la politique et à la religion dans la fratrie

Le parcours de cette famille est mis en perspective, à partir d’un point de vue bien sûr sociologique, par la description des parcours d’intégration, dans la société française pour chaque membre de la famille (deux parents et huit enfants), parcours reflétant des chances et des obstacles communs dus à leur milieu social, mais aussi particuliers dus à leurs personnalités différentes et places respectives dans la fratrie. Le chercheur a choisi clairement sans ignorer les données statistiques, de s’appuyer le plus possible sur les témoignages personnels des acteurs, tout en les ordonnant par un discours raisonné qui les resitue dans le cadre de réalités sociales.

Une telle approche crée chez le lecteur un attachement aux personnages, et les réalités humaines ainsi évoquées nous amènent à la fois à un jugement plus équilibré et à une sympathie pour les acteurs.

Qui n’a pas en tête les études faites antérieurement sur ce thème, qui n’est pas du métier et n’a d’autre connaissance que des amitiés éventuelles ou le flot des nouvelles fortement et inéluctablement soumis aux élans collectifs, parfois négatifs, est amené à mesurer de manière beaucoup plus parlante le poids de l’environnement social et notamment éducatif et scolaire sur chacun et chacune, mais aussi à apprécier l’importance de la personnalité propre et de l’influence personnelle des membres de la fratrie et des parents dans la trajectoire de chacun et chacune.

Cette note n’a pas pour objet de synthétiser l’ouvrage, et d’en donner les éléments principaux mais d’inciter à le lire. Je mentionne donc les points qui m’ont frappé sans prétendre à l’exhaustivité.

J’ai particulièrement apprécié les mentions d’instants cruciaux où la transmission d’une vie à réussir se fait : l’engagement patient et ferme d’un enseignant exigeant pour l’aîné des garçons, couvé par sa mère ; la remontrance sous forme d’impuissance du père vis-à-vis du fils cadet, qui fait prendre conscience à celui-ci qu’il doit arrêter ses bêtises ; la cadette qui navigue en utilisant les contraintes culturelles à son avantage (divorce du mari drogué). Mais aussi les situations qui engendrent le contraire de ce qui est attendu : la surveillance–protection des filles qui leur permet de réussir à l’école. Autres points remarquables : la résistance déterminée et cachée des filles au mariage précoce ; ou l‘extrême difficulté pour les filles de se marier avec un non-musulman. J’ai relevé aussi le poids du groupe ethnique sur celle qui travaillant à l’agence pour l’emploi, et qui refuse d’être un relais privilégié du groupe franco-algérien (en quoi elle montre qu’elle a intégré les valeurs de la société qui vise à l’efficacité par dessus les liens personnels, la solidarité de groupe étant considérée comme de la corruption).

L’ensemble des analyses et récits mettent en tout cas en relief la force du groupe familial, qui se manifeste en solidarité financière et relationnelle et ne semble pas ressentie comme une contrainte mais comme un point d’appui.

L’analyse met d’autre part en évidence l’importance du territoire d’habitation, donnée élémentaire, bien sûr, mais qui dans ce contexte devient un marqueur crucial. Le choix de sortir ou non du logement d’origine a certainement fait l’objet d’études nombreuses. Mais il m’a semblé que, sur l’exemple de cette seule famille, c’est un élément majeur qui apparaît: pour s’en sortir, il faut non pas couper les liens, mais aller ailleurs. C’est le cas des deux moteurs de la fratrie, les deux grandes sœurs. Un des fils, au contraire, se sent bien avec ses potes dans le même lieu depuis toujours, mais c’est aussi parce qu’il a peu d’ambition (ou il est plus cool ?). L’ascension sociale nécessiterait donc un certain éloignement géographique? Une société vivant en ghetto s’inspire d’un esprit défensif, alors que nos sociétés favorisent la mobilité et le projet.

Cet ouvrage fait bien sentir la difficulté de la vie sociale pour cette population, mais d’une manière telle que nous pouvons supposer que la leçon peut être étendue aux catégories sociales similaires. Sans pour autant effacer les spécificités culturelles de ce milieu, notamment pour les liens de parenté (mariage des filles dans le groupe), ce qui n’est pas son propos d’ailleurs, l’ouvrage nous oriente alors vers un retour à la «  question sociale » et nous invite implicitement à ne pas nous précipiter vers les pièges des analyses identitaires/culturelles. Nous trouvons d’ailleurs ici un plaidoyer pour un engagement dans les associations qui forment le lien social et sont indispensables à l’éducation. Mais alors, prolongeant le propos du livre, notons ceci : la constatation renouvelée de l’importance du niveau social et de la réussite économique n’invalide pas pour autant les données identitaires/culturelles. Force est de constater que celles-ci doivent avoir d’autres racines très profondes, notamment psychiques.

L’histoire des enfants Belhoumi est celle d’une montée vers la classe moyenne, ce qui est réconfortant. C’est l’impression qui m’est restée. Mais une lectrice me signale être assez touchée par la régression constatée aussi dans les « ghettos ». En effet, l’ombre des attentats pèse. Et antérieurement à ces chocs, le recours à une identité fière pour compenser les échecs et le rejet, et notamment à une identité religieuse favorisée par le fait que l’islam est une religion qui définit des pratiques sociales. Les regards des « autres « changent et le sentiment alors surgit chez l’une des actrices du livre: « Tout va être à recommencer ? «