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Critiques de livres

VISAGE VOLE

 

VISAGE VOLE, avoir vingt ans à KabouL

LATIFA, avec la collaboration de Chébéka Hachemi

Livre de poche 15399.

2001

(Février 2018)

L’histoire semble bien bafouiller en Afghanistan, où les Talibans menacent de nouveau le pouvoir en place, miné par la corruption, les divisions ethniques et claniques et l’ingérence constante du Pakistan. Pouvoir mis en place après la guerre menée contre le régime taliban par les Etats-Unis après la destruction des deux tours du World Trade Center de New York en septembre 2001.

De nouveau, fin 2017 et début 2018, à Kaboul, se montre une tactique meurtrière et sans ombre de pitié, celle de l’attentat le plus affreux possible, frappant le plus possible d’innocents pour entrer la terreur dans les esprits et préparer leur soumission. De toute évidence (et le Président américain Trump le dit lui-même à sa franche habitude), si le Pakistan ne soutenait pas ces gens pour affaiblir ou empêcher l’émergence d’un Afghanistan unifié, les Talibans ne seraient pas en passe de reconquérir le pouvoir.

Pour tout cela, il n’est pas inutile, ni même anachronique, de signaler ce livre.

Les Talibans entrent dans Kaboul le 27 septembre 1996. Latifa a seize ans et veut devenir journaliste. Ou plutôt, elle le voulait. Car très rapidement, les filles sont interdites d’école, interdites de déplacement sans accompagnement d’un “maham”, accompagnateur masculin : père, mari ou frère.

Latifa se retrouve tout simplement à vivre en recluse chez elle avec sa famille, père, soeur et mère. Par la simple description de la vie quotidienne et des situations de quasi enfermement qu’elle et les femmes subissent, l’auteur parvient à nous faire un peu deviner l’absurdité cruelle de ce pouvoir. Elle n’insiste pas sur la cruauté gratuite vis à vis des femmes et sur la brutalité des milices, mais quelques épisodes suffisent cependant à nous effrayer. Le lecteur est choqué par ce que Latifa parvient à esquisser dans le portrait des nouveaux maîtres de Kaboul : une sorte de brutalité engendré par une ignorance et une stupidité profondes, liées à une violence enracinée certainement dans l’enfance.

Latifa décrit le rétrécissement de sa vie, interdite d’étude, interdite de soins médicaux (les femmes médecin ne peuvent travailler et les hommes ne peuvent soigner les femmes !!!). Aux interdictions de déplacements pur et simple s’ajoutent les contraintes aberrantes et multiples d’une Charia délirante : port du tchadri (voile long), pas de maquillage, pas de conversation avec un jeune homme ou mariage immédiat etc, mais aussi entre autres, étoffe jaune pour les juifs et les hindous, tous décrets appliqués violemment par des ignorants complets et/ou des fanatiques. Femmes adultères exécutées en public, hommes infidèles fouettés.

 

C’est donc le récit direct, descriptif et curieusement sans aucune emphase, un reportage simple, la chronique d’un étouffement, d’un processus de destruction de la personne mais aussi de révoltes soudaines provoquées par des mesures qui font déborder la coupe d’indignité. Courage énorme de celles qui décident d’organiser des visites médicales à domicile, des écoles clandestines pour les filles puis pour les jeunes garçons endoctrinés et abêtis dans les écoles coraniques des Talibans (le mot signifie :étudiant…). Le tout dans la peur d’une dénonciation.

Car depuis longtemps à Kaboul, on ne fait plus confiance à celui ou celle qu’on ne connaît pas: en cause, les années de régime pro-soviétique, avec sa police secrète, le Khad, tout-puissant, la guerre de résistance à l’envahisseur russe, puis sans discontinuer la guerre civile entre les vainqueurs quand pleuvent sur Kaboul les roquettes de Gulbudin Hekmatyar, fondamentaliste soutenu par le Pakistan et enfin. maintenant (nous sommes en 1996-9), les Talibans.

Coup terrible pour la famille et ses semblables lorsqu’en février 2001 est reçu à Paris le ministre de la santé, qui a détruit le système de santé en interdisant le travail des femmes, et qui a fait détenir en 1997 Emma Bonino, commissaire européenne aux affaires humanitaire lors d’une visite à Kaboul. Faible espoir en avril 2001 lorsque le chef de la résistance aux Talibans, le commandant Massoud est reçu à Paris par le ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, puis au Parlement européen. Les choses de précipitent. Latifa est pressentie pour aller témoigner en Europe. C’est le passage, dans la peur de l’échec, avec ses parents de la frontière pakistanaise, avec la justification d’aller faire soigner sa mère. Puis l’obtention de visas à l’ambassade de France. Aéroport d’Islamabad, suspense et contrôle pour obtenir un bakchich. Puis l’envol. A Dubaï, tracasseries policières à nouveau ! A Paris des journalistes de « Elle » les accueillent.

Latifa, visage volé, se lit facilement, à proportions inverse de la quantité de malheurs qu’elle évoque.

Dans ce pays martyr de ses propres divisions, l’histoire s’enlise. De nouveau, en février 2018, des attentats ont eu lieu, venant des Talibans, dirigés par le même Hekmatyar, soutenu par le Pakistan.

En Europe de l’ouest, nous avons oublié et pour beaucoup maintenant, jamais éprouvé, après 73 ans de paix, que la géopolitique définit des rivalités des grands groupes humains ( appelés Etats) et met en jeu des forces telluriques qui broient les peuples et les vies humaines par millions. Sur le long terme, la géopolitique commande et lorsque la diplomatie se tait, la guerre donne toutes ses chances à la cruauté et à la lâcheté, comme au courage et à l’héroïsme. (L’union Européenne de la gestion devrait s’en souvenir et pour se refonder).

Concrètement, Visage volé nous démontre que, lorsqu’il y a oppression, les opprimés comptent sur ceux qui vivent libres à un point que nous n’imaginons pas. Signer une pétition n’est jamais inutile.

La dimension cachée

LA DIMENSION CACHEE

Edward T. HALL

Ed. du Seuil, coll. Points n°89

The Hidden Dimension 1966. Trad. française 1971.

Lire ce livre en 2017 témoigne d’un certain retard dans le suivi des sciences sociales… Et l’on suppose que les résultats d’études qui y sont exposés ont été suivis de beaucoup d’autres études approfondissant le sujet et, ça c’est moins sûr, qu’elles ont été prises en compte par les décideurs politiques.

 1. Edward T. Hall est anthropologue, mais la première partie de ce livre fait appel à toute une série de recherches faites sur le comportement des animaux. En effet, l’observation des animaux présente deux avantages : d’une part, certaines espèces se reproduisant beaucoup plus rapidement que l’homme, et un chercheur peut alors étudier des comportements sur plusieurs dizaines de générations ; d’autre part les animaux ne biaisent pas les expériences comme peut le faire l’homme.

L’auteur situe son étude sur un plan général: « Nos deux livres, The Silent Language et la présente étude (The Hidden Dimension), traitent de la structure de l’expérience dans son conditionnement par la culture. Nous nous attachons en fait à ce type d’expérience profonde, générale, non verbalisée que tous les membres d’une même culture partagent et se communiquent à leur insu, et qui constitue la toile de fond par rapport à quoi tous les autres évènements sont situés. »

« Les racines des comportements dans différentes sociétés humaines sont profondément enfouies et les manières de vivre dans l’espace sont transmises collectivement et inconsciemment. »

2. L’auteur précise ensuite l’objet de sa recherche.

L’objet de son étude est la « proxémie », à savoir : « l’ensemble des observations et théories concernant l’usage que l’homme fait de l’espace, en tant que produit culturel spécifique ».

L’observation des sociétés animales montre déjà que la proximité est une des conditions principales de la vie sociale. » Dans les sociétés humaines, la manière dont est vécue la proximité se transmet tout au long de la croissance de l’enfant et gouverne ensuite la vie sociale.

Il s’appuie sur les travaux de Franz Boas, Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf, pour souligner que des individus appartenant à des cultures différentes, non seulement parlent des langues différentes, mais encore habitent des mondes sensoriels différents.

Pour autant, une culture ne se vit pas dans une autonomie pure : elle est enracinée dans des systèmes de comportement représentés par les formes de vie primitive dont ils sont issus. Et ici interviennent les données multiples et complexes fournies par l’observation des animaux.

E.T. Hall reprend les principales conclusions  des travaux de H.E. Howard « Territory in bird life » (1920), du spécialiste de psychologie animale Hediger, et de Carpenter : la territorialité permet la régulation de la densité démographique et en particulier permet de maintenir l’espacement spécifique qui empêche l’exploitation excessive du territoire dont dépend une espèce.

– La territorialité joue entre individus d’espèce différente, et l’on distingue ici distance de fuite et distance critique.

Ainsi, un dompteur est protégé non par son fouet ou son pistolet, mais parce qu’il se tient toujours dans la distance critique, qui est la zone étroite qui sépare la distance de fuite de la distance d’attaque.

– La territorialité joue entre individus de la même espèce, et l’on distingue ici entre distance personnelle, pour les espèces «  à contact » et distance sociale, pour les espèces « sans contact ». La distance sociale est déterminée en partie par la situation : danger, présence de petits etc…

Notons que chez les vertébrés, l’agressivité est une composante essentielle du comportement et qu’elle est régulée soit par la hiérarchisation sociale, soit par l’espacement. Serions nous en territoire connu ?…

3. Dans le chapitre consacré à la régulation de la distance chez les animaux, un point important est que la densité peut conduire à un stress générant des attitudes de destruction de l’espèce par elle-même. Ce point est repris au chapitre suivant « Comportement social et surpopulation chez les animaux ». L’expérience de l’éthologue John Calhoun sur les rats blancs de Norvège est rapportée. Elle démontre le grave dérèglement du comportement individuel du rat dès lors qu’il est placé en situation de « cloaque comportemental » (maintien d’une situation de stress sur 3 générations). De nombreuses études ont ensuite porté sur la question de la régulation démographique et ont confirmé le rapport entre densité, stress, modification physiologiques subséquentes et diminution de la population : le schéma malthusien se concentrant sur le rapport entre ressources et population est noté comme trop simple et insuffisant.

Certes, les constatations ultra-résumées ci-dessus peuvent sembler transposables à l’animal humain d’une manière assez évidente. Gare toutefois aux simplismes, car les différentes cultures humaines introduisent une complexification extrême des situations et de la manière dont elles sont vécues.

4. Dans les chapitres sur la perception de l’espace, il s’agit des récepteurs à distance : yeux, oreilles, nez (sens chimique), la peau (sens thermique), des récepteurs immédiats : peau (sens du toucher) et muscles. L’auteur nous rapporte un grand nombre d’observations relevant du monde animal comme du monde humain.

Dans le monde animal, il est évident que l’espace olfactif joue un rôle primordial, pour le repérage du territoire, de la nourriture, des postures de reproduction etc… ; l’espace auditif est primordial chez les chauves-souris ou chez les cétacés.

Dans le monde humain la perception de l’espace est recouverte par toutes les possibilités que nous donne le langage et la complexité des relations sociales, mais la perception de l’espace joue aussi :

Exemple : « Les anciens architectes japonais avaient manifestement entrevu la connexion de l’expérience kinesthésique et de l’expérience visuelle de l’espace. Manquant de vastes horizons (c’est un américain qui parle) et vivant en outre dans la promiscuité, les Japonais ont appris à tirer le meilleur parti des petits espaces, (…) en agrandissant l’espace visuel par une intensification des sensations kinesthésiques « : ainsi les jardins japonais, où vision, couleurs, substances différentes ( mousses, pierres) et chemins de pierres enrichissent l’espace en mobilisant tous les sens.

L’auteur évoque en particulier les travaux de Gibson, » The perception of the visual world. » Le champs visuel donné par la rétine donne les éléments de la distance mais l’appréciation de celle-ci dépend aussi des mouvements (kinesthésie) du corps ; une même scène est donc différente pour chacun et forme la base d’un monde visuel personnel singulier pour chacun.

Il cite un cas pratique reliant proximité, ambiance sonore et saisie visuelle et contacts sociaux : un architecte parvient à éliminer des discordes récurrentes dans un conseil d’administration en harmonisant les perceptions auditives et visuelles dans un espace de réunion. On pense par ailleurs aux bureaux paysagers où le territoire individuel disparaît.

5. Un chapitre est ensuite consacré à la perception éclairée par l’art.

Les artistes sont eux aussi enserrés dans des conditions d’utilisation de l’espace. Ainsi, c’est à la distance normale de l’intimité sociale et de la conversation courante, que l’âme du modèle commence à transparaître au portraitiste.

Ce chapitre toutefois dépasse largement ces considérations détaillées, pour embrasser l’histoire de l’art en tant qu’histoire de la perception.

Les peintures des grottes paléolithiques ne peuvent être comprises à partir de nos propres habitudes culturelles mais peuvent par contre être saisies dans leur sens profond dés que l’on suppose qu’elles sont le fruit de l’action d’un chaman qui veut influencer le monde où il vit par le maniement d’images que nous appellerions « symboliques ». Il veut contrôler les forces de la nature (telles qu’il les perçoit). L’auteur cite en particulier les travaux d’Alexandre Dorner « The way beyond Art » et de Siegfried Giedion «  The Eternal Present ».

La sculpture hellénique nous enseigne l’homme vibrant dans l’action : c’est un art kinesthésique qui nous transmet directement le message des muscles et des articulations en mouvement, message que nous recevons parce que nous connaissons par notre corps le mouvement ; et c’est pourquoi, selon l’auteur, il faudrait toujours pouvoir aussi toucher une sculpture.

On sait que la Renaissance a introduit l’espace tridimensionnel comme fonction de la perspective linéaire. Citons ici deux passages pour situer l’angle de vue de l’auteur, à la fois global et très pointu.

«  Le maniement de cette nouvelle forme de représentation de l’espace attira l’attention sur la différence entre le monde et le champ visuel et par conséquent sur la distinction entre ce que l’homme sait exister et ce qu’il voit effectivement ». Mais « maintenir l’espace statique et en organiser les éléments par rapport à un unique point de perspective revenait à traiter l’espace tridimensionnel selon deux dimensions seulement. Cette approche purement optique de l’espace est rendue possible parce que l’œil immobile aplatit tous les objets au-delà de quatre mètres. »

6. Le chapitre intitulé «  le langage de l’espace » aborde l’influence, ou le conditionnement de la perception par le langage, en s’appuyant sur la travaux de Frans Boas et de Benjamin Lee Whorf. Le langage soumet la description de la nature à certains modes d’interprétation, alors même que l’individu se croit libre dans son observation. Par exemple, les esquimos disposent de très nombreux mots pour désigner la neige, selon sa qualité, la température et le vent ambiant etc. D’autres langues l’ignore.

Citation de St Exupéry, dans Pilote de guerre : « …rien de ce qui concerne l’homme ne se compte, ni ne se mesure. L’étendue véritable n’est point pour l’œil, elle n’est accordée qu’à l’esprit. Elle vaut ce que vaut le langage, car c’est le langage qui noue les choses. »

L’auteur cite l’analyse de la littérature faite par Georges Matoré, L’espace humain, qui essaye de définir la géométrie inconsciente de l’esprit humain en analysant les métaphores contenues dans les œuvres littéraires. Ainsi, nous serions passé depuis la Renaissance – d’une appréhension de l’espace géométrique et intellectuelle à une appréhension davantage liée au mouvement et à la sensation.

L’auteur expose de nombreux exemples, pris dans les œuvres littéraires, de la puissance du langage pour communiquer les perceptions des espaces humains (proximités corporelles, psychologiques, spirituelles), les perceptions du temps (mémoires, anticipations). Shakespeaure (King Lear), Thoreau (Walden),Butler (The Way of All Flesh), Mark Twain (Captain Stormfield’s Visit to Heaven), St Exupéry (Vol de nuit), Kafka (Le Procès), Yasunari Kawabata ( non-cité).

7. Dans le chapitre consacré à l’organisation de l’espace, retenons à titre d’illustration la différence entre le quadrillage des villes nord-américaines et les centres concentriques des villes européennes où l’américain se perd facilement. Les systèmes européens désignent les lignes qu’ils désignent par des noms alors que les japonais ne s’intéressent qu’aux intersections qui portent un nom, en oubliant les lignes qui les déterminent.

S’agissant des habitations, l’auteur estime que les architectes ne prennent souvent en compte que l’espace visuel et non les schémas d’espace fixes acquis au début de la vie que chacun porte avec soi.

De même, le placement des tables et des chaises dans une maison de retraite (ou ailleurs) peut modifier complètement la sociabilité.

8. Tous ces chapitres fourmillent d’exemples variés qui nous préparent à la derniere partie de la Dimension cachée, qu’on peut regrouper sous le chapitre : les distances chez l’homme.

« L’homme et l’animal se servent de leur sens pour différencier distances et espaces. La distance choisie dépend des rapports inter-individuels, des sentiments et activités des individus concernés ».  E.T. Hall énonce quatre sortes de distances, qui vont de la distance intime à la distance personnelle puis à la distance sociale et enfin la distance publique.

Ces distances vont jouer de manière extrêmement différentes selon les cultures. Dans cette dernière partie, l’auteur nous livre les résultats d’études sur les proxémies comparées des cultures américaines, allemandes, anglaises, françaises, puis arabes et japonaises.

L’on reprend les titres de sections sans essayer de résumer, ce qui est quasi impossible, et pour ne pas enlever l’intérêt des descriptions par des résumés secs.

On peut donc observer qu’en général, les Allemands attachent, dans la proxémie, une importance immédiate à ce que l’auteur nomme l’intrusion et qu’il existe chez eux un besoin fort de délimiter la sphère privée et d’appliquer un ordre dans l’espace. Sont aussi bien délimitées les périodes où ces règles sont mises de côté (carnavals) en faveur d’autres codes de conduite.

Les Anglais et les Américains n’ont pas les mêmes codes concernant l’ouverture de la sphère privée, n’ont pas les mêmes manières de s’isoler intérieurement ; les modulations de la voix et de sa force sont plus subtiles et codées socialement chez les anglais, la manière de regarder également.

Chez les Français, l’espace du logement est celui d’une vie familiale ; l’espace extérieur  est souvent structuré de manière radio-concentrique (exemple du métro de Paris, du réseau de chemins d elfe), ce qui perturbe l’américain habitué aux intersections à angle droit( le parisien pourrait donc, s’il savait cela, prendre un peu de temps pour renseigner ce touriste)

Avec les Japonais, nous en venons à une utilsation sophistiquée de l’espace : par exemple, une grande importance est accordée au «  ma » (intervalle signifiant entre les choses) dans les intérieurs ou dans les parcs. Pour souligner que le Japonais est moins effrayé par la foule que l’occidental, et pour comprendre ce fait, l’auteur mentionne qu’il faut avoir fait l’expérience de l’hibachi (en milieu rural, c’est le foyer où l’on se chauffe bien serrés ensemble au centre de la pièce avec un braséro sans chauffage central). Autre utilisation de l’espace qui frappe tout voyageur au Japon : la tenue disciplinée des files d’accès aux portes des wagons dans las gares ou aéroports.

Dans le monde arabe, il y a une grande différence entre comportement public et privé; la conception de la zone « privée » n’est pas celle d’un isolement relatif de chacun : la vie de groupe y continue, mais dans un espace vaste, si la richesse le permet. Autre trait caractéristique : la distance personnelle  entre interlocuteur n’est pas celle des américains; accrocher le regard de l’interlocuteur est nécessaire, un engagement fort dans le rapport humain va de soi. L’auteur note enfin que, dans ce monde arabe, la notion de frontière concerne d’abord les liens personnels d’une communauté à laquelle on appartient plutôt que la notion de territoire, qui nous est plus importante.

La lecture de ces chapitres permet de retrouver des faits généralement connus et même colportés comme archétypes parfois jusqu’à la caricature, qu’il s’agisse des européens nordiques et autres germains ou européens latins, des Japonais ou des Arabes. Des exemples paraissent carrément comiques, mais ils donnent à penser qu’il faudrait dans nos contacts et relations avec d’autres cultures de l’espace, considérer ces éléments de la proxémie, qui sont sous-jacents aux comportements sociaux et inter-personnels, comme carrément l’équivalent d’une langue.

Car la proxémie peut être étendue à la pratique du langage : ainsi de l’interruption de l’interlocuteur, ou de la distraction dans l’écoute, ou de l’affirmation péremptoire, ou de l’ironie non perceptible, sans parler du sens de l’humour … Chaque culture est sur ces points différente de l’autre et parfois provoque l’incompréhension. Dans les milieux diplomatiques, on suppose qu’une connaissance minimale de la proxémie est nécessaire…

Constatons qu’en 1966, l’auteur est très inquiet de l’ignorance généralisée de la proxémie particulièrement chez les urbanistes, architectes et responsables politiques. Il souhaite qu’ils prennent en compte par une planification de l’urbanisation les habitudes culturelles des différents groupes pour concevoir l’habitat urbain, soulignant l’urgence de cette priorité devant l’afflux des masses rurales vers les grandes métropoles. Il souligne l’erreur de considérer, l’homme et son environnement comme deux objets séparés, alors que c’est la perception par l’homme de son environnement qui seule compte et détermine son utilisation heureuse ou malheureuse. Songeons que depuis la parution de ce livre, la majorité de l’humanité vit désormais dans d’immenses conurbations où la promiscuité règne.

9. Dans un dernier chapitre Proxémie et avenir humain, il revient sur l’importance décisive de la relation à l’espace et au temps. Il considère établi que les conditions de vie spatiales ont des conséquences psycho-physiologiques. La densité de peuplement de l’humanité a réduit la « distance de fuite » (nécessaire à l’animal) et a nécessité l’invention de règles qui fonctionnent aussi longtemps que le sentiment de sécurité est assuré. Avec les migrations, la question de l’aménagement du territoire est donc toujours posée. Ce thème est toujours actuel !

L’auteur conclut par un appel à faire attention et à prendre pleinement en compte la culture des groupes humains, culture toujours largement inconsciente s’agissant de la proxémie, pour organiser au mieux leur co-existence, on dirait maintenant leur vivre–ensemble. S’agissant de l’évolution sociale, il insiste également sur la dimension temporelle, la perception du temps conditionnant en partie la manière dont les solutions peuvent être acceptées.

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Lors de visites en pays étranger ou lors de contacts personnels chez soi avec des étrangers, ce livre nous convainc tout à fait qu’il est indispensable d’être conscient de l’importance de la proxémie particulière de chacun selon sa culture.

 

 

Dr Jivago

LE DOCTEUR JIVAGO, roman

BORIS PASTERNAK (1890-1960). Prix Nobel de littérature en 1958.

1ère édition du roman: 1957, Giangiacomo Feltrinelli, Milano.

Editions Gallimard : 1958 (Le nom du ou des traducteurs/trices n’est pas mentionné !!!)

Paru en URSS en 1985 (Perestroïka de Gorbatchev).

Film tiré du roman : 1965. Diffusé en Russie en 1994.  J’avais vu le film en 1966, inoubliable. Je viens seulement, en novembre 2016, de lire le roman, retrouvé dans la maison de mes grands-parents. Les nominations des Nobel dans le domaine de la littérature tiennent compte parfois du contexte politique et l’on peut supposer, à cause du court délai entre la publication en Italie et l’attribution du prix, que le couronnement de Boris Pasternak par l’académie du prix Nobel a voulu soutenir une œuvre de l’esprit contre les enterrements systématiques des œuvres d’art au nom du réalisme socialiste russo-soviétique. Mais peu importe en l’occurrence, car la lecture de ce roman nous fait sans aucun doute renouer avec l’ampleur complexe et le rythme démesuré  des grands romans russes de la fin du 19ème siècle. La récompense n’était ni fortuite, ni artificielle !

Le roman se déroule sur des dizaines d’années et couvre la période du début du XXème siècle jusqu’à sa moitié, soit la 1ère guerre mondiale, la guerre civile et les années 20/30. Cette période historique qui sert de toile de fond au récit est effroyable, où la sauvagerie de l’humain se voit libérée (Derrida dans son séminaire sur « La bête et le souverain » a sérieusement désensablé cet usage du mot sauvage, mais passons et gardons le vocabulaire usuel) ; mais parler de méchanceté serait trop faible. La violence d’une guerre civile relève d’une démesure qui explose toute construction éthique : s’y manifeste plutôt une puissance de vie fascinée par sa propre surabondance face à la mort : tant de millions de morts et nous sommes toujours là !!!

Le roman nous offre donc un tableau par traits successifs de ce début de siècle et du chamboulement intégral de la société russe. Certes la guerre, c’est des combats, des armements, des stratégies, des créations de famines, des fuites et des conduites héroïques mêlées ; des armements arrivés à temps et finalement, des intelligences, des décisions et des résolutions humaines qui se déchirent à mort. Des personnalités qui se métamorphosent d’une manière imprévisible. Et la guerre civile c’est la pire des guerres, car les gens parfois se connaissent. Mais le lecteur est néanmoins conduit à s’habituer petit à petit à cette violence brute que l’on pensait ne pouvoir exister ou tout au moins avoir encadrée par la culture, et peu à peu s’instille en lui une sorte de perception d’un destin qui regarde les hommes distraitement et passe son chemin en les écrasant. Perception qui nous ferait participer à cette élimination de notre responsabilité : or, la marche de l’histoire, c’est nous qui la faisons…Le cataclysme de l’évolution politique surgit de l’humiliation et la souffrance, puis va se pervertir par la violence démesurée d’un pouvoir brutal et construire un monde sans liberté, comme l’avait prophétisé Dostoievski dans les Frères Karamazov, lorsque le grand inquisiteur démontre qu’il sait, lui (et le Parti plus tard) où est le bonheur du peuple, comment y arriver et qu’en conséquence «  la fin justifie les moyens ».

Revenons à la chair de ce roman. Les personnages sont nombreux (au point qu’une liste en figure en début de livre) et pourtant tous prennent vie et nous parlent, aucun n’est superflu ! Tous ont leur cohérence psychologique dans ce tourbillon insensé qui les broie. Incertitudes et espérances des épris de justice sous les tsars. Jeux et recherches des intellectuels, goût pour la grandiloquence, vanité et inconscience des riches… Ignorance des pauvres. Sans le moindre effort apparent, le récit multiplie les personnages et les fait se perdre et se retrouver d’une manière à la fois hautement improbable et parfaitement vraisemblable à la lecture. Nous sommes saisis d’un souffle puissant qui nous entraine au long cours sans faiblir. Et régulièrement, comme pour reprendre notre équilibre, nous voilà soudain plongés dans la nature elle-même, dans des tableaux qui magnifient les immenses espaces qui voient passer l’humanité, ou au contraire dans des scènes où nous contemplons l’union fragile d’un arbre et des flocons givrés, l’épuisement d’une bête, la marée incroyable des mulots dans la plaine quand il n’y a plus de paysans pour faire la récolte… L’arrivée de l’hiver et le surgissement du froid prennent une dimension cosmique, le temps s’étire et disparaît. Les espaces sont si grands que trouver une maison habitable en pleine guerre civile dans un village détruit et désert, c’est se cacher dans un refuge sûr, à l’abri des hommes.

Quelques citations.

C’est la guerre qui a tout déclenché: «  Les meurtriers, présumait-on, se rencontraient seulement dans les tragédies, les romans poliociers et les feuilletons, pas pas dans la vie courante. Et tout d’un coup, ce saut hors de la mesure paisible et inoffensive dans le sang, les lamentations, la folie générale, le retour à l’état sauvage, les assassinats de tous les jours, de toutes les heures, le meurtre légal, encouragé. Alors le mensonge vint sur la terre russe. Le principal malheur, la source du mal à venir, fut la perte de la foi en l’opinion personnelle. On imagina que le temps où l’on suivait les inspirations du sens moral était révolu (…) Cet égarement de la société s’empara de tout, contamina tout. »

Des notes terribles sur le sort des juifs au gré d’une conversation : » …Et pour les dédommager de ces épreuves, de ces exactions et de ces ruines, on ne trouve rien de mieux que les progromes, les sarcasmes et on les accuse de manquer de patriotisme. (…) Notre haine pour eux repose sur une contradiction. Ce qui irrite, c’est justement ce qui devrait émouvoir et disposer en leur faveur. Leur pauvreté et leur entassement, leur faiblesse et leur incapacité de répondre aux coups. C’est incompréhensible. Il y a là quelque chose de fatal. »

Des notations au passage sur les phases de toute révolution violente : « L’installation de ce régime nouveau se fait en plusieurs étapes. Au début, c’est le triomphe de la raison, l’esprit critique, la lutte avec les préjugés. Ensuite vient la seconde période. La prépondérance des forces obscures, des « intrus », des faux sympathisants. Les soupçons, la délation, les intrigues, la haine grandissent. »

Boris Pasternak fut certainement un grand poète, comme son héros le docteur Jivago, car il n’aurait pu raconter tant de tragédies sans nous plonger dans une désespérance tenace, si sa poésie ne lui permettait de s’échapper dans un autre monde, celui de l’esprit, atteignant, au travers de la souffrance, la vérité de ce monde humain : l’existence est pure, la vie est amour, et tout le reste est vain et mortel. Ainsi, « Il voyait les têtes de Lara et de Katenka endormies sur leurs oreillers blancs comme la neige. la propreté du linge, la propreté de la chambre, la pureté de leurs traits, se fondant avec la pureté de la nuit, de la neige, des étoiles et de la lune dans une même vague indivisible qui l’atteignait droit au cœur, le faisaient jubiler et pleurer, le pénétraient du sentiment de la pureté triomphante de l’existence. »

Les relations humaines sont vraies, car complexes, menées par les circonstances mais révélant les caractères des personnages, grands ou petits. Jivago aime son épouse et sa famille. Les évènements enchevêtrés à l’infini finissent par les séparer, car elle quitte la Russie. Lara aime profondément son mari, Pacha, ami d’enfance devenu militaire d’élite habité par la Révolution. L’amour que vont pourtant vivre Iouri Jivago et Lara au gré d’évènements qui les séparent et les réunissent tour à tour est celui de deux âmes semblables. Ces âmes préservent une distance dans la société des hommes, une distance vers l’inconnu, vers l’infini, une distance dont le point de fuite est inaccessible et pourtant vital. « Ils s’aimaient parce que tout autour d’eux le voulait (…). C’était cela l’essentiel, c’était cela qui les rapprochait et les unissait. Jamais, même dans le bonheur le plus généreux, le plus fou, jamais ils n’avaient oublié leur plus haut, leur plus émouvant sentiment : le sentiment bienheureux qu’ils aidaient eux aussi à façonner la beauté du monde, qu’ils avaient un rapport profond avec l’ensemble, avec toute la beauté, avec l’univers entier. Cette harmonie était leur raison de vivre. » Cet amour irrésistible qui commence dans le respect, va se construire au travers des désespoirs et des espérances, indéracinable malgré des éloignements fatidiques.

Et c’est finalement sur le corps mort de Iouri Jivago, allongé dans son cercueil, que Lara lui redit toute sa foi, en une page qui est sublime parce que sa saveur tragique vient de ce qu’elle clôt une si longue histoire, un long récit de persévérance au travers des malheurs, et l’émergence de la beauté de la vie. Effroi devant l’histoire des hommes, émerveillement devant la vie.

« L’énigme de la vie, l’énigme de la mort, le charme du génie, le charme de la nudité, cela, nous le comprenions. (…) Adieu, mon grand amour, adieu ma fierté, adieu ma rivière rapide et profonde. Comme j’aimais embrasser tes flots, comme j’aimais me jeter dans la fraicheur de tes vagues ! »

Ce livre est un très beau et terrible voyage sur la terre des humains. La littérature ne peut dans ses mots qu’habiller la souffrance et le bonheur, mais les vêtements qu’elle emprunte sont autant de lueurs qui magnifient la vie et devraient nous prévenir. Car ces mots parfois transcrivent l’intérieur du cœur humain.

L’EMPIRE IMMOBILE

 L’EMPIRE IMMOBILE ou le choc des mondes

Alain Peyrefitte, 1989, Ed. Fayard

A la fin du XVIIIème siècle, l’Angleterre envoie une mission diplomatique en Chine aux fins d’établir une ambassade en bonne et due forme et ne plus se contenter de commercer via les maisons de commerce surveillées et enfermées dans l’étroit territoire cantonais. Il s’agit d’être pleinement reconnu par l’Empereur céleste et d’ouvrir l’Empire du Milieu au commerce, moteur du progrès pour la nouvelle civilisation qui émerge en Europe.

Se faire reconnaître bien sûr d’égal à égal : prétention tout simplement exorbitante aux yeux de l’empire céleste qui existe depuis des siècles et a réussi à vassaliser toutes ses marges. Empire où une caste de mandarins, recrutés par concours, gouverne selon les édits de l’empereur, Fils du ciel au pouvoir absolu, et assujettit par le moyen de la maîtrise de la langue écrite, une immense population paysanne. Dans cet empire, les marchands sont considérés comme les derniers, car ne créant rien.

C’est dire que l’œuvre d’Adam Smith « De la richesse des Nations », que l’on prendra comme l’expression la plus aboutie et la formulation la plus claire de la nouvelle économie, est en Chine inconnu. L’Angleterre, pour sa part, est absolument convaincue que le commerce crée la richesse. Et les Lumières s’accordent à espérer et proclamer que la richesse donnera le bonheur, cette idée neuve qui nait en Europe.

La mission de Lord Stanley, décrite presque jour après jour, va voir se confronter deux mondes, ceux de la mobilité et de l’immobilité.

Le monde immobile, enfermé dans une rigidité rituelle et un formalisme qui lui tiennent lieu de méthode de gouvernement, va rejeter le nouveau monde. Or celui-ci va se révéler peu après, au 19ème siècle, être dans le mouvement de l’histoire puisque la Grande Bretagne va alors réussir à constituer le plus grand empire mondial de l’époque.

La relation de ce voyage inabouti est faite au travers de l’étude de nombreuses archives chinoise et britanniques. Etude qui scrute les dates des rencontres et les incertitudes des transmissions des courriers, compare les rapports des uns, les occidentaux, et des autres, les chinois et mandchous, pour les mêmes évènements, confronte les mémoires des différents participants. Un patient travail de recoupement est mené à bien, qui mesure en permanence l’écart entre les espoirs de l’occidental et les refus de l’empereur et de son entourage, qui ne peuvent considérer ces barbares autrement qu’en vassaux potentiels et au demeurant encombrants et inutiles. Les versions différentes, et plus encore des rapports des uns et des autres, les subtilités des rapports des mandarins qui doivent faire état des conversations en s’attribuant une orientation conforme aux volontés d’en haut etc etc.Les impasses et les écarts des traductions: on se demande même si après tout cette rencontre ratée n’a pas été néanmoins un exploit…

La lecture de ce travail considérable, qui devient parfois un peu fastidieuse par la minutie et le patient suivi de la chronologie, nous présente une thèse qui convainc tout à fait : dans cet épisode historique précis et limité, la rencontre de deux mondes aux philosophies de gouvernement et aux conception des rapports sociaux diamétralement opposées ne se produit pas, car la dynastie mandchoue n’est pas intéressée par des liens commerciaux avec la Grande Bretagne. Et cet échec est une occasion manquée qui va déterminer les deux siècles suivants : la Chine va s’effondrer aussi lentement que sûrement, et la Grande Bretagne va devenir au 19ème siècle la première puissance mondiale. On sait que les Occidentaux ouvriront plus tard, par une expédition militaire facile, l’immense Chine au commerce international et qu’en particulier, l’importation d’opium sera imposée ( il fallait compenser les importaions de thé…). On se dit alors que l’Empire céleste eût mieux fait d’évoluer à temps, de ne pas s’aveugler sur sa force à peu près nulle et de ne pas provoquer la puissance montante.

Par ailleurs, le récit demeure vivant par la multitude de détails sur la vie de la Cour mandchoue, sur les intrigues et le poids des favoris, sur la dissimulation permanente vis-à-vis de l’étranger. Il insiste particulièrement sur la question du ko-tow, triple prosternation renouvelée trois fois de suite, à laquelle sont tenus tous les vassaux de l’empire lors de leur visite d’allégeance, prosternation à laquelle se refuse lord Stanley. Cette question symbolique devient essentielle au sens propre, puisque les rites ont absorbé la réalité de l’exercice du pouvoir.Sur un plan plus général,le rôle des missonnaires jésuites portugais est à de nombreuses reprises souligné, eux qui se sont immergés dans la Chine et ont appris à connaitre les dimensions de son immense espace humain et son anihilation du temps. Patience, patience, conseillent-ils. Aperçus aussi sur les attitudes des populations paysannes vues, toujours à distance, lors des lents et longs voyages pour accéder à Beijing. Chacune des parties étant spectatrice et objet de spectacle pour l’autre. Dans le Sud, le mépris et le rejet qui les accueillent parfois surprennent nos représentants du progrés…Est bien précisé aussi le système des concessions commerciales dans les enclaves désignées à cet effet, générant l’enrichissement des commerçants et des mandarins locaux: modèle ancien donc. De grandes familles richissimes se constituent, qui formeront de véritables dynasties sur des générations: ainsi les Song, qui s’exileront de Shanghaï à Hong-Kong lors de la victoire communiste en 1949.

En fin de lecture, il est un peu vertigineux de constater que la Chine ne s’est ouverte au commerce mondial qu’en fin du 20ème siècle, en se transformant en atelier du monde…

Car, refusant toute ouverture, elle aura finalement d’abord été colonisée en partie par le système des concessions conquises par les  puissances occidentales. Du moins la dynastie mandchoue finit-elle par être chassée, elle qui refusera encore tout au long du 19ème siècle, toute évolution de son pouvoir absolu. La masse de la Chine la protège alors d’une conquête territoriale: “Lorsque l’empire s’effondre, la poussière immense aveugle les occupants”. La République de Sun-Yat-Sen proclamée en 1911 croule sous les coups des Japonais qui créent le Manchoukuo, la guerre civile fait rage entre nationalistes et communistes, ceux-ci ferment le pays à partir de 1949, pui sil y aura aussi la famine consécutive au grand bond en arrière, les ravages de la révolution culturelle. Bref, c’est seulement à la fin du 20ème siècle, c’es à dire hier, que la Chine s’ouvre au monde et se mesure à lui.

On observe d’autre part qu’elle conserve actuellement les traits caractéristiques d’un pouvoir central tout-puissant, et refuse les processus du pouvoir pluraliste des régimes occidentaux. Dernier trait d’actualité à cet égard, l’actuel président concentre tous les pouvoirs et refuse par exemple de critiquer les épouvantables évènements de la révolution culturelle ou de procéder à l’analyse de la famine créée par le grand bond en avant. Face à la diversité des pays chinois, le centralisme reste la méthode de gouvernement. Si l’on considère la longue période, rien d’étonnant ni de neuf. Rappelons que l’histoire chinoise est une succession de périodes d'”anarchie” (ou de gouvernements locaux) et de stabilité sous la férule d’un pouvoir absolu. Mais la Chine n’est plus depuis 1990 murée en elle-même. Et elle recherche désormais à retrouver la puissance correspondant à sa masse démographique et appuyée sur sa culture propre. Et elle a retrouvé sa fierté. Constatons que ce sentiment d’être non seulement au centre, mais le centre du monde, pourrait lui revenir et nourrir un nationalisme facile à manipuler pour faire passer les déchirures sociale profondes d’un développement économique accéléré. Sans doute ces déchirures sont-elles à juger à l’aune du passé où le chinois a toujours subi la volonté de l’empereur et de ses mandarins et non pas à notre formation mentale où le sujet de droit s’affirme.

L’Immobile s’est mis en mouvement, le monde se rééquilbre après trois siècles d’une domination occidentale qui perdure par les USA, mais n’est plus seule maîtresse du jeu international.