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Critiques de livres

La France des Belhoumi

La France des Belhoumi, Portraits de famille (1977-2017)

Stéphane Béaud   Editions la découverte

Cette enquête, qui est une étude sociologique qualitative sur l’intégration dans la société française d’une famille venue d’Algérie en 1971 jusqu’aux années suivant les attentats 2015, se lit comme une histoire vivante, car les mises en perspectives successives sont toujours entrecoupées de dialogues qui illustrent la présentation et l’enchaînement des différents thèmes.

Ce qui permettra à cet ouvrage, souhaitons-le lui, une diffusion dans le grand public. Il serait en effet important et profitable à la société française qu’une telle vision, certes particulière mais c’est précisément son intérêt, vienne nourrir les représentations collectives sur la condition en France d’immigrés émigrés d’Algérie. C’est le mérite de cet ouvrage que de donner chair à une question qui hante les esprits à raison d’une part d’un inconscient collectif jamais nettoyé si ce n’est par l’usure du temps concernant les circonstances de la décolonisation algérienne et d’autre part des difficultés de toute intégration dans une société différente, où éléments économiques et culturels pèsent énormément.

Soulignons que les situations décrites font parfois penser à ce point de vue selon lequel nous sommes faits, aussi, par le regard de l’autre : il nous semble que la lecture de ce livre peut changer notre regard, dans un sens positif de meilleure connaissance, car il nous montre la vie de personnes et nous éloigne des poncifs collectifs qui favorisent le mécanisme désastreux et universel du bouc-émissaire.

Deux parties descriptives et historiques, une troisième partie plus transversale qui interroge deux éléments fondamentaux d’une intégration : la politique et la religion.

1ère partie : Les cinq sœurs : école et émancipation

2ème partie : Les trois frères sous la protection bienveillante des sœurs aînées

3ème partie : Le rapport à la politique et à la religion dans la fratrie

Le parcours de cette famille est mis en perspective, à partir d’un point de vue bien sûr sociologique, par la description des parcours d’intégration, dans la société française pour chaque membre de la famille (deux parents et huit enfants), parcours reflétant des chances et des obstacles communs dus à leur milieu social, mais aussi particuliers dus à leurs personnalités différentes et places respectives dans la fratrie. Le chercheur a choisi clairement sans ignorer les données statistiques, de s’appuyer le plus possible sur les témoignages personnels des acteurs, tout en les ordonnant par un discours raisonné qui les resitue dans le cadre de réalités sociales.

Une telle approche crée chez le lecteur un attachement aux personnages, et les réalités humaines ainsi évoquées nous amènent à la fois à un jugement plus équilibré et à une sympathie pour les acteurs.

Qui n’a pas en tête les études faites antérieurement sur ce thème, qui n’est pas du métier et n’a d’autre connaissance que des amitiés éventuelles ou le flot des nouvelles fortement et inéluctablement soumis aux élans collectifs, parfois négatifs, est amené à mesurer de manière beaucoup plus parlante le poids de l’environnement social et notamment éducatif et scolaire sur chacun et chacune, mais aussi à apprécier l’importance de la personnalité propre et de l’influence personnelle des membres de la fratrie et des parents dans la trajectoire de chacun et chacune.

Cette note n’a pas pour objet de synthétiser l’ouvrage, et d’en donner les éléments principaux mais d’inciter à le lire. Je mentionne donc les points qui m’ont frappé sans prétendre à l’exhaustivité.

J’ai particulièrement apprécié les mentions d’instants cruciaux où la transmission d’une vie à réussir se fait : l’engagement patient et ferme d’un enseignant exigeant pour l’aîné des garçons, couvé par sa mère ; la remontrance sous forme d’impuissance du père vis-à-vis du fils cadet, qui fait prendre conscience à celui-ci qu’il doit arrêter ses bêtises ; la cadette qui navigue en utilisant les contraintes culturelles à son avantage (divorce du mari drogué). Mais aussi les situations qui engendrent le contraire de ce qui est attendu : la surveillance–protection des filles qui leur permet de réussir à l’école. Autres points remarquables : la résistance déterminée et cachée des filles au mariage précoce ; ou l‘extrême difficulté pour les filles de se marier avec un non-musulman. J’ai relevé aussi le poids du groupe ethnique sur celle qui travaillant à l’agence pour l’emploi, et qui refuse d’être un relais privilégié du groupe franco-algérien (en quoi elle montre qu’elle a intégré les valeurs de la société qui vise à l’efficacité par dessus les liens personnels, la solidarité de groupe étant considérée comme de la corruption).

L’ensemble des analyses et récits mettent en tout cas en relief la force du groupe familial, qui se manifeste en solidarité financière et relationnelle et ne semble pas ressentie comme une contrainte mais comme un point d’appui.

L’analyse met d’autre part en évidence l’importance du territoire d’habitation, donnée élémentaire, bien sûr, mais qui dans ce contexte devient un marqueur crucial. Le choix de sortir ou non du logement d’origine a certainement fait l’objet d’études nombreuses. Mais il m’a semblé que, sur l’exemple de cette seule famille, c’est un élément majeur qui apparaît: pour s’en sortir, il faut non pas couper les liens, mais aller ailleurs. C’est le cas des deux moteurs de la fratrie, les deux grandes sœurs. Un des fils, au contraire, se sent bien avec ses potes dans le même lieu depuis toujours, mais c’est aussi parce qu’il a peu d’ambition (ou il est plus cool ?). L’ascension sociale nécessiterait donc un certain éloignement géographique? Une société vivant en ghetto s’inspire d’un esprit défensif, alors que nos sociétés favorisent la mobilité et le projet.

Cet ouvrage fait bien sentir la difficulté de la vie sociale pour cette population, mais d’une manière telle que nous pouvons supposer que la leçon peut être étendue aux catégories sociales similaires. Sans pour autant effacer les spécificités culturelles de ce milieu, notamment pour les liens de parenté (mariage des filles dans le groupe), ce qui n’est pas son propos d’ailleurs, l’ouvrage nous oriente alors vers un retour à la «  question sociale » et nous invite implicitement à ne pas nous précipiter vers les pièges des analyses identitaires/culturelles. Nous trouvons d’ailleurs ici un plaidoyer pour un engagement dans les associations qui forment le lien social et sont indispensables à l’éducation. Mais alors, prolongeant le propos du livre, notons ceci : la constatation renouvelée de l’importance du niveau social et de la réussite économique n’invalide pas pour autant les données identitaires/culturelles. Force est de constater que celles-ci doivent avoir d’autres racines très profondes, notamment psychiques.

L’histoire des enfants Belhoumi est celle d’une montée vers la classe moyenne, ce qui est réconfortant. C’est l’impression qui m’est restée. Mais une lectrice me signale être assez touchée par la régression constatée aussi dans les « ghettos ». En effet, l’ombre des attentats pèse. Et antérieurement à ces chocs, le recours à une identité fière pour compenser les échecs et le rejet, et notamment à une identité religieuse favorisée par le fait que l’islam est une religion qui définit des pratiques sociales. Les regards des « autres « changent et le sentiment alors surgit chez l’une des actrices du livre: « Tout va être à recommencer ? «

 

 

 

VISAGE VOLE

 

VISAGE VOLE, avoir vingt ans à KabouL

LATIFA, avec la collaboration de Chébéka Hachemi

Livre de poche 15399.

2001

(Février 2018)

L’histoire semble bien bafouiller en Afghanistan, où les Talibans menacent de nouveau le pouvoir en place, miné par la corruption, les divisions ethniques et claniques et l’ingérence constante du Pakistan. Pouvoir mis en place après la guerre menée contre le régime taliban par les Etats-Unis après la destruction des deux tours du World Trade Center de New York en septembre 2001.

De nouveau, fin 2017 et début 2018, à Kaboul, se montre une tactique meurtrière et sans ombre de pitié, celle de l’attentat le plus affreux possible, frappant le plus possible d’innocents pour entrer la terreur dans les esprits et préparer leur soumission. De toute évidence (et le Président américain Trump le dit lui-même à sa franche habitude), si le Pakistan ne soutenait pas ces gens pour affaiblir ou empêcher l’émergence d’un Afghanistan unifié, les Talibans ne seraient pas en passe de reconquérir le pouvoir.

Pour tout cela, il n’est pas inutile, ni même anachronique, de signaler ce livre.

Les Talibans entrent dans Kaboul le 27 septembre 1996. Latifa a seize ans et veut devenir journaliste. Ou plutôt, elle le voulait. Car très rapidement, les filles sont interdites d’école, interdites de déplacement sans accompagnement d’un “maham”, accompagnateur masculin : père, mari ou frère.

Latifa se retrouve tout simplement à vivre en recluse chez elle avec sa famille, père, soeur et mère. Par la simple description de la vie quotidienne et des situations de quasi enfermement qu’elle et les femmes subissent, l’auteur parvient à nous faire un peu deviner l’absurdité cruelle de ce pouvoir. Elle n’insiste pas sur la cruauté gratuite vis à vis des femmes et sur la brutalité des milices, mais quelques épisodes suffisent cependant à nous effrayer. Le lecteur est choqué par ce que Latifa parvient à esquisser dans le portrait des nouveaux maîtres de Kaboul : une sorte de brutalité engendré par une ignorance et une stupidité profondes, liées à une violence enracinée certainement dans l’enfance.

Latifa décrit le rétrécissement de sa vie, interdite d’étude, interdite de soins médicaux (les femmes médecin ne peuvent travailler et les hommes ne peuvent soigner les femmes !!!). Aux interdictions de déplacements pur et simple s’ajoutent les contraintes aberrantes et multiples d’une Charia délirante : port du tchadri (voile long), pas de maquillage, pas de conversation avec un jeune homme ou mariage immédiat etc, mais aussi entre autres, étoffe jaune pour les juifs et les hindous, tous décrets appliqués violemment par des ignorants complets et/ou des fanatiques. Femmes adultères exécutées en public, hommes infidèles fouettés.

 

C’est donc le récit direct, descriptif et curieusement sans aucune emphase, un reportage simple, la chronique d’un étouffement, d’un processus de destruction de la personne mais aussi de révoltes soudaines provoquées par des mesures qui font déborder la coupe d’indignité. Courage énorme de celles qui décident d’organiser des visites médicales à domicile, des écoles clandestines pour les filles puis pour les jeunes garçons endoctrinés et abêtis dans les écoles coraniques des Talibans (le mot signifie :étudiant…). Le tout dans la peur d’une dénonciation.

Car depuis longtemps à Kaboul, on ne fait plus confiance à celui ou celle qu’on ne connaît pas: en cause, les années de régime pro-soviétique, avec sa police secrète, le Khad, tout-puissant, la guerre de résistance à l’envahisseur russe, puis sans discontinuer la guerre civile entre les vainqueurs quand pleuvent sur Kaboul les roquettes de Gulbudin Hekmatyar, fondamentaliste soutenu par le Pakistan et enfin. maintenant (nous sommes en 1996-9), les Talibans.

Coup terrible pour la famille et ses semblables lorsqu’en février 2001 est reçu à Paris le ministre de la santé, qui a détruit le système de santé en interdisant le travail des femmes, et qui a fait détenir en 1997 Emma Bonino, commissaire européenne aux affaires humanitaire lors d’une visite à Kaboul. Faible espoir en avril 2001 lorsque le chef de la résistance aux Talibans, le commandant Massoud est reçu à Paris par le ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, puis au Parlement européen. Les choses de précipitent. Latifa est pressentie pour aller témoigner en Europe. C’est le passage, dans la peur de l’échec, avec ses parents de la frontière pakistanaise, avec la justification d’aller faire soigner sa mère. Puis l’obtention de visas à l’ambassade de France. Aéroport d’Islamabad, suspense et contrôle pour obtenir un bakchich. Puis l’envol. A Dubaï, tracasseries policières à nouveau ! A Paris des journalistes de « Elle » les accueillent.

Latifa, visage volé, se lit facilement, à proportions inverse de la quantité de malheurs qu’elle évoque.

Dans ce pays martyr de ses propres divisions, l’histoire s’enlise. De nouveau, en février 2018, des attentats ont eu lieu, venant des Talibans, dirigés par le même Hekmatyar, soutenu par le Pakistan.

En Europe de l’ouest, nous avons oublié et pour beaucoup maintenant, jamais éprouvé, après 73 ans de paix, que la géopolitique définit des rivalités des grands groupes humains ( appelés Etats) et met en jeu des forces telluriques qui broient les peuples et les vies humaines par millions. Sur le long terme, la géopolitique commande et lorsque la diplomatie se tait, la guerre donne toutes ses chances à la cruauté et à la lâcheté, comme au courage et à l’héroïsme. (L’union Européenne de la gestion devrait s’en souvenir et pour se refonder).

Concrètement, Visage volé nous démontre que, lorsqu’il y a oppression, les opprimés comptent sur ceux qui vivent libres à un point que nous n’imaginons pas. Signer une pétition n’est jamais inutile.

La dimension cachée

LA DIMENSION CACHEE

Edward T. HALL

Ed. du Seuil, coll. Points n°89

The Hidden Dimension 1966. Trad. française 1971.

Lire ce livre en 2017 témoigne d’un certain retard dans le suivi des sciences sociales… Et l’on suppose que les résultats d’études qui y sont exposés ont été suivis de beaucoup d’autres études approfondissant le sujet et, ça c’est moins sûr, qu’elles ont été prises en compte par les décideurs politiques.

 1. Edward T. Hall est anthropologue, mais la première partie de ce livre fait appel à toute une série de recherches faites sur le comportement des animaux. En effet, l’observation des animaux présente deux avantages : d’une part, certaines espèces se reproduisant beaucoup plus rapidement que l’homme, et un chercheur peut alors étudier des comportements sur plusieurs dizaines de générations ; d’autre part les animaux ne biaisent pas les expériences comme peut le faire l’homme.

L’auteur situe son étude sur un plan général: « Nos deux livres, The Silent Language et la présente étude (The Hidden Dimension), traitent de la structure de l’expérience dans son conditionnement par la culture. Nous nous attachons en fait à ce type d’expérience profonde, générale, non verbalisée que tous les membres d’une même culture partagent et se communiquent à leur insu, et qui constitue la toile de fond par rapport à quoi tous les autres évènements sont situés. »

« Les racines des comportements dans différentes sociétés humaines sont profondément enfouies et les manières de vivre dans l’espace sont transmises collectivement et inconsciemment. »

2. L’auteur précise ensuite l’objet de sa recherche.

L’objet de son étude est la « proxémie », à savoir : « l’ensemble des observations et théories concernant l’usage que l’homme fait de l’espace, en tant que produit culturel spécifique ».

L’observation des sociétés animales montre déjà que la proximité est une des conditions principales de la vie sociale. » Dans les sociétés humaines, la manière dont est vécue la proximité se transmet tout au long de la croissance de l’enfant et gouverne ensuite la vie sociale.

Il s’appuie sur les travaux de Franz Boas, Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf, pour souligner que des individus appartenant à des cultures différentes, non seulement parlent des langues différentes, mais encore habitent des mondes sensoriels différents.

Pour autant, une culture ne se vit pas dans une autonomie pure : elle est enracinée dans des systèmes de comportement représentés par les formes de vie primitive dont ils sont issus. Et ici interviennent les données multiples et complexes fournies par l’observation des animaux.

E.T. Hall reprend les principales conclusions  des travaux de H.E. Howard « Territory in bird life » (1920), du spécialiste de psychologie animale Hediger, et de Carpenter : la territorialité permet la régulation de la densité démographique et en particulier permet de maintenir l’espacement spécifique qui empêche l’exploitation excessive du territoire dont dépend une espèce.

– La territorialité joue entre individus d’espèce différente, et l’on distingue ici distance de fuite et distance critique.

Ainsi, un dompteur est protégé non par son fouet ou son pistolet, mais parce qu’il se tient toujours dans la distance critique, qui est la zone étroite qui sépare la distance de fuite de la distance d’attaque.

– La territorialité joue entre individus de la même espèce, et l’on distingue ici entre distance personnelle, pour les espèces «  à contact » et distance sociale, pour les espèces « sans contact ». La distance sociale est déterminée en partie par la situation : danger, présence de petits etc…

Notons que chez les vertébrés, l’agressivité est une composante essentielle du comportement et qu’elle est régulée soit par la hiérarchisation sociale, soit par l’espacement. Serions nous en territoire connu ?…

3. Dans le chapitre consacré à la régulation de la distance chez les animaux, un point important est que la densité peut conduire à un stress générant des attitudes de destruction de l’espèce par elle-même. Ce point est repris au chapitre suivant « Comportement social et surpopulation chez les animaux ». L’expérience de l’éthologue John Calhoun sur les rats blancs de Norvège est rapportée. Elle démontre le grave dérèglement du comportement individuel du rat dès lors qu’il est placé en situation de « cloaque comportemental » (maintien d’une situation de stress sur 3 générations). De nombreuses études ont ensuite porté sur la question de la régulation démographique et ont confirmé le rapport entre densité, stress, modification physiologiques subséquentes et diminution de la population : le schéma malthusien se concentrant sur le rapport entre ressources et population est noté comme trop simple et insuffisant.

Certes, les constatations ultra-résumées ci-dessus peuvent sembler transposables à l’animal humain d’une manière assez évidente. Gare toutefois aux simplismes, car les différentes cultures humaines introduisent une complexification extrême des situations et de la manière dont elles sont vécues.

4. Dans les chapitres sur la perception de l’espace, il s’agit des récepteurs à distance : yeux, oreilles, nez (sens chimique), la peau (sens thermique), des récepteurs immédiats : peau (sens du toucher) et muscles. L’auteur nous rapporte un grand nombre d’observations relevant du monde animal comme du monde humain.

Dans le monde animal, il est évident que l’espace olfactif joue un rôle primordial, pour le repérage du territoire, de la nourriture, des postures de reproduction etc… ; l’espace auditif est primordial chez les chauves-souris ou chez les cétacés.

Dans le monde humain la perception de l’espace est recouverte par toutes les possibilités que nous donne le langage et la complexité des relations sociales, mais la perception de l’espace joue aussi :

Exemple : « Les anciens architectes japonais avaient manifestement entrevu la connexion de l’expérience kinesthésique et de l’expérience visuelle de l’espace. Manquant de vastes horizons (c’est un américain qui parle) et vivant en outre dans la promiscuité, les Japonais ont appris à tirer le meilleur parti des petits espaces, (…) en agrandissant l’espace visuel par une intensification des sensations kinesthésiques « : ainsi les jardins japonais, où vision, couleurs, substances différentes ( mousses, pierres) et chemins de pierres enrichissent l’espace en mobilisant tous les sens.

L’auteur évoque en particulier les travaux de Gibson, » The perception of the visual world. » Le champs visuel donné par la rétine donne les éléments de la distance mais l’appréciation de celle-ci dépend aussi des mouvements (kinesthésie) du corps ; une même scène est donc différente pour chacun et forme la base d’un monde visuel personnel singulier pour chacun.

Il cite un cas pratique reliant proximité, ambiance sonore et saisie visuelle et contacts sociaux : un architecte parvient à éliminer des discordes récurrentes dans un conseil d’administration en harmonisant les perceptions auditives et visuelles dans un espace de réunion. On pense par ailleurs aux bureaux paysagers où le territoire individuel disparaît.

5. Un chapitre est ensuite consacré à la perception éclairée par l’art.

Les artistes sont eux aussi enserrés dans des conditions d’utilisation de l’espace. Ainsi, c’est à la distance normale de l’intimité sociale et de la conversation courante, que l’âme du modèle commence à transparaître au portraitiste.

Ce chapitre toutefois dépasse largement ces considérations détaillées, pour embrasser l’histoire de l’art en tant qu’histoire de la perception.

Les peintures des grottes paléolithiques ne peuvent être comprises à partir de nos propres habitudes culturelles mais peuvent par contre être saisies dans leur sens profond dés que l’on suppose qu’elles sont le fruit de l’action d’un chaman qui veut influencer le monde où il vit par le maniement d’images que nous appellerions « symboliques ». Il veut contrôler les forces de la nature (telles qu’il les perçoit). L’auteur cite en particulier les travaux d’Alexandre Dorner « The way beyond Art » et de Siegfried Giedion «  The Eternal Present ».

La sculpture hellénique nous enseigne l’homme vibrant dans l’action : c’est un art kinesthésique qui nous transmet directement le message des muscles et des articulations en mouvement, message que nous recevons parce que nous connaissons par notre corps le mouvement ; et c’est pourquoi, selon l’auteur, il faudrait toujours pouvoir aussi toucher une sculpture.

On sait que la Renaissance a introduit l’espace tridimensionnel comme fonction de la perspective linéaire. Citons ici deux passages pour situer l’angle de vue de l’auteur, à la fois global et très pointu.

«  Le maniement de cette nouvelle forme de représentation de l’espace attira l’attention sur la différence entre le monde et le champ visuel et par conséquent sur la distinction entre ce que l’homme sait exister et ce qu’il voit effectivement ». Mais « maintenir l’espace statique et en organiser les éléments par rapport à un unique point de perspective revenait à traiter l’espace tridimensionnel selon deux dimensions seulement. Cette approche purement optique de l’espace est rendue possible parce que l’œil immobile aplatit tous les objets au-delà de quatre mètres. »

6. Le chapitre intitulé «  le langage de l’espace » aborde l’influence, ou le conditionnement de la perception par le langage, en s’appuyant sur la travaux de Frans Boas et de Benjamin Lee Whorf. Le langage soumet la description de la nature à certains modes d’interprétation, alors même que l’individu se croit libre dans son observation. Par exemple, les esquimos disposent de très nombreux mots pour désigner la neige, selon sa qualité, la température et le vent ambiant etc. D’autres langues l’ignore.

Citation de St Exupéry, dans Pilote de guerre : « …rien de ce qui concerne l’homme ne se compte, ni ne se mesure. L’étendue véritable n’est point pour l’œil, elle n’est accordée qu’à l’esprit. Elle vaut ce que vaut le langage, car c’est le langage qui noue les choses. »

L’auteur cite l’analyse de la littérature faite par Georges Matoré, L’espace humain, qui essaye de définir la géométrie inconsciente de l’esprit humain en analysant les métaphores contenues dans les œuvres littéraires. Ainsi, nous serions passé depuis la Renaissance – d’une appréhension de l’espace géométrique et intellectuelle à une appréhension davantage liée au mouvement et à la sensation.

L’auteur expose de nombreux exemples, pris dans les œuvres littéraires, de la puissance du langage pour communiquer les perceptions des espaces humains (proximités corporelles, psychologiques, spirituelles), les perceptions du temps (mémoires, anticipations). Shakespeaure (King Lear), Thoreau (Walden),Butler (The Way of All Flesh), Mark Twain (Captain Stormfield’s Visit to Heaven), St Exupéry (Vol de nuit), Kafka (Le Procès), Yasunari Kawabata ( non-cité).

7. Dans le chapitre consacré à l’organisation de l’espace, retenons à titre d’illustration la différence entre le quadrillage des villes nord-américaines et les centres concentriques des villes européennes où l’américain se perd facilement. Les systèmes européens désignent les lignes qu’ils désignent par des noms alors que les japonais ne s’intéressent qu’aux intersections qui portent un nom, en oubliant les lignes qui les déterminent.

S’agissant des habitations, l’auteur estime que les architectes ne prennent souvent en compte que l’espace visuel et non les schémas d’espace fixes acquis au début de la vie que chacun porte avec soi.

De même, le placement des tables et des chaises dans une maison de retraite (ou ailleurs) peut modifier complètement la sociabilité.

8. Tous ces chapitres fourmillent d’exemples variés qui nous préparent à la derniere partie de la Dimension cachée, qu’on peut regrouper sous le chapitre : les distances chez l’homme.

« L’homme et l’animal se servent de leur sens pour différencier distances et espaces. La distance choisie dépend des rapports inter-individuels, des sentiments et activités des individus concernés ».  E.T. Hall énonce quatre sortes de distances, qui vont de la distance intime à la distance personnelle puis à la distance sociale et enfin la distance publique.

Ces distances vont jouer de manière extrêmement différentes selon les cultures. Dans cette dernière partie, l’auteur nous livre les résultats d’études sur les proxémies comparées des cultures américaines, allemandes, anglaises, françaises, puis arabes et japonaises.

L’on reprend les titres de sections sans essayer de résumer, ce qui est quasi impossible, et pour ne pas enlever l’intérêt des descriptions par des résumés secs.

On peut donc observer qu’en général, les Allemands attachent, dans la proxémie, une importance immédiate à ce que l’auteur nomme l’intrusion et qu’il existe chez eux un besoin fort de délimiter la sphère privée et d’appliquer un ordre dans l’espace. Sont aussi bien délimitées les périodes où ces règles sont mises de côté (carnavals) en faveur d’autres codes de conduite.

Les Anglais et les Américains n’ont pas les mêmes codes concernant l’ouverture de la sphère privée, n’ont pas les mêmes manières de s’isoler intérieurement ; les modulations de la voix et de sa force sont plus subtiles et codées socialement chez les anglais, la manière de regarder également.

Chez les Français, l’espace du logement est celui d’une vie familiale ; l’espace extérieur  est souvent structuré de manière radio-concentrique (exemple du métro de Paris, du réseau de chemins d elfe), ce qui perturbe l’américain habitué aux intersections à angle droit( le parisien pourrait donc, s’il savait cela, prendre un peu de temps pour renseigner ce touriste)

Avec les Japonais, nous en venons à une utilsation sophistiquée de l’espace : par exemple, une grande importance est accordée au «  ma » (intervalle signifiant entre les choses) dans les intérieurs ou dans les parcs. Pour souligner que le Japonais est moins effrayé par la foule que l’occidental, et pour comprendre ce fait, l’auteur mentionne qu’il faut avoir fait l’expérience de l’hibachi (en milieu rural, c’est le foyer où l’on se chauffe bien serrés ensemble au centre de la pièce avec un braséro sans chauffage central). Autre utilisation de l’espace qui frappe tout voyageur au Japon : la tenue disciplinée des files d’accès aux portes des wagons dans las gares ou aéroports.

Dans le monde arabe, il y a une grande différence entre comportement public et privé; la conception de la zone « privée » n’est pas celle d’un isolement relatif de chacun : la vie de groupe y continue, mais dans un espace vaste, si la richesse le permet. Autre trait caractéristique : la distance personnelle  entre interlocuteur n’est pas celle des américains; accrocher le regard de l’interlocuteur est nécessaire, un engagement fort dans le rapport humain va de soi. L’auteur note enfin que, dans ce monde arabe, la notion de frontière concerne d’abord les liens personnels d’une communauté à laquelle on appartient plutôt que la notion de territoire, qui nous est plus importante.

La lecture de ces chapitres permet de retrouver des faits généralement connus et même colportés comme archétypes parfois jusqu’à la caricature, qu’il s’agisse des européens nordiques et autres germains ou européens latins, des Japonais ou des Arabes. Des exemples paraissent carrément comiques, mais ils donnent à penser qu’il faudrait dans nos contacts et relations avec d’autres cultures de l’espace, considérer ces éléments de la proxémie, qui sont sous-jacents aux comportements sociaux et inter-personnels, comme carrément l’équivalent d’une langue.

Car la proxémie peut être étendue à la pratique du langage : ainsi de l’interruption de l’interlocuteur, ou de la distraction dans l’écoute, ou de l’affirmation péremptoire, ou de l’ironie non perceptible, sans parler du sens de l’humour … Chaque culture est sur ces points différente de l’autre et parfois provoque l’incompréhension. Dans les milieux diplomatiques, on suppose qu’une connaissance minimale de la proxémie est nécessaire…

Constatons qu’en 1966, l’auteur est très inquiet de l’ignorance généralisée de la proxémie particulièrement chez les urbanistes, architectes et responsables politiques. Il souhaite qu’ils prennent en compte par une planification de l’urbanisation les habitudes culturelles des différents groupes pour concevoir l’habitat urbain, soulignant l’urgence de cette priorité devant l’afflux des masses rurales vers les grandes métropoles. Il souligne l’erreur de considérer, l’homme et son environnement comme deux objets séparés, alors que c’est la perception par l’homme de son environnement qui seule compte et détermine son utilisation heureuse ou malheureuse. Songeons que depuis la parution de ce livre, la majorité de l’humanité vit désormais dans d’immenses conurbations où la promiscuité règne.

9. Dans un dernier chapitre Proxémie et avenir humain, il revient sur l’importance décisive de la relation à l’espace et au temps. Il considère établi que les conditions de vie spatiales ont des conséquences psycho-physiologiques. La densité de peuplement de l’humanité a réduit la « distance de fuite » (nécessaire à l’animal) et a nécessité l’invention de règles qui fonctionnent aussi longtemps que le sentiment de sécurité est assuré. Avec les migrations, la question de l’aménagement du territoire est donc toujours posée. Ce thème est toujours actuel !

L’auteur conclut par un appel à faire attention et à prendre pleinement en compte la culture des groupes humains, culture toujours largement inconsciente s’agissant de la proxémie, pour organiser au mieux leur co-existence, on dirait maintenant leur vivre–ensemble. S’agissant de l’évolution sociale, il insiste également sur la dimension temporelle, la perception du temps conditionnant en partie la manière dont les solutions peuvent être acceptées.

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Lors de visites en pays étranger ou lors de contacts personnels chez soi avec des étrangers, ce livre nous convainc tout à fait qu’il est indispensable d’être conscient de l’importance de la proxémie particulière de chacun selon sa culture.

 

 

Dr Jivago

LE DOCTEUR JIVAGO, roman

BORIS PASTERNAK (1890-1960). Prix Nobel de littérature en 1958.

1ère édition du roman: 1957, Giangiacomo Feltrinelli, Milano.

Editions Gallimard : 1958 (Le nom du ou des traducteurs/trices n’est pas mentionné !!!)

Paru en URSS en 1985 (Perestroïka de Gorbatchev).

Film tiré du roman : 1965. Diffusé en Russie en 1994.  J’avais vu le film en 1966, inoubliable. Je viens seulement, en novembre 2016, de lire le roman, retrouvé dans la maison de mes grands-parents. Les nominations des Nobel dans le domaine de la littérature tiennent compte parfois du contexte politique et l’on peut supposer, à cause du court délai entre la publication en Italie et l’attribution du prix, que le couronnement de Boris Pasternak par l’académie du prix Nobel a voulu soutenir une œuvre de l’esprit contre les enterrements systématiques des œuvres d’art au nom du réalisme socialiste russo-soviétique. Mais peu importe en l’occurrence, car la lecture de ce roman nous fait sans aucun doute renouer avec l’ampleur complexe et le rythme démesuré  des grands romans russes de la fin du 19ème siècle. La récompense n’était ni fortuite, ni artificielle !

Le roman se déroule sur des dizaines d’années et couvre la période du début du XXème siècle jusqu’à sa moitié, soit la 1ère guerre mondiale, la guerre civile et les années 20/30. Cette période historique qui sert de toile de fond au récit est effroyable, où la sauvagerie de l’humain se voit libérée (Derrida dans son séminaire sur « La bête et le souverain » a sérieusement désensablé cet usage du mot sauvage, mais passons et gardons le vocabulaire usuel) ; mais parler de méchanceté serait trop faible. La violence d’une guerre civile relève d’une démesure qui explose toute construction éthique : s’y manifeste plutôt une puissance de vie fascinée par sa propre surabondance face à la mort : tant de millions de morts et nous sommes toujours là !!!

Le roman nous offre donc un tableau par traits successifs de ce début de siècle et du chamboulement intégral de la société russe. Certes la guerre, c’est des combats, des armements, des stratégies, des créations de famines, des fuites et des conduites héroïques mêlées ; des armements arrivés à temps et finalement, des intelligences, des décisions et des résolutions humaines qui se déchirent à mort. Des personnalités qui se métamorphosent d’une manière imprévisible. Et la guerre civile c’est la pire des guerres, car les gens parfois se connaissent. Mais le lecteur est néanmoins conduit à s’habituer petit à petit à cette violence brute que l’on pensait ne pouvoir exister ou tout au moins avoir encadrée par la culture, et peu à peu s’instille en lui une sorte de perception d’un destin qui regarde les hommes distraitement et passe son chemin en les écrasant. Perception qui nous ferait participer à cette élimination de notre responsabilité : or, la marche de l’histoire, c’est nous qui la faisons…Le cataclysme de l’évolution politique surgit de l’humiliation et la souffrance, puis va se pervertir par la violence démesurée d’un pouvoir brutal et construire un monde sans liberté, comme l’avait prophétisé Dostoievski dans les Frères Karamazov, lorsque le grand inquisiteur démontre qu’il sait, lui (et le Parti plus tard) où est le bonheur du peuple, comment y arriver et qu’en conséquence «  la fin justifie les moyens ».

Revenons à la chair de ce roman. Les personnages sont nombreux (au point qu’une liste en figure en début de livre) et pourtant tous prennent vie et nous parlent, aucun n’est superflu ! Tous ont leur cohérence psychologique dans ce tourbillon insensé qui les broie. Incertitudes et espérances des épris de justice sous les tsars. Jeux et recherches des intellectuels, goût pour la grandiloquence, vanité et inconscience des riches… Ignorance des pauvres. Sans le moindre effort apparent, le récit multiplie les personnages et les fait se perdre et se retrouver d’une manière à la fois hautement improbable et parfaitement vraisemblable à la lecture. Nous sommes saisis d’un souffle puissant qui nous entraine au long cours sans faiblir. Et régulièrement, comme pour reprendre notre équilibre, nous voilà soudain plongés dans la nature elle-même, dans des tableaux qui magnifient les immenses espaces qui voient passer l’humanité, ou au contraire dans des scènes où nous contemplons l’union fragile d’un arbre et des flocons givrés, l’épuisement d’une bête, la marée incroyable des mulots dans la plaine quand il n’y a plus de paysans pour faire la récolte… L’arrivée de l’hiver et le surgissement du froid prennent une dimension cosmique, le temps s’étire et disparaît. Les espaces sont si grands que trouver une maison habitable en pleine guerre civile dans un village détruit et désert, c’est se cacher dans un refuge sûr, à l’abri des hommes.

Quelques citations.

C’est la guerre qui a tout déclenché: «  Les meurtriers, présumait-on, se rencontraient seulement dans les tragédies, les romans poliociers et les feuilletons, pas pas dans la vie courante. Et tout d’un coup, ce saut hors de la mesure paisible et inoffensive dans le sang, les lamentations, la folie générale, le retour à l’état sauvage, les assassinats de tous les jours, de toutes les heures, le meurtre légal, encouragé. Alors le mensonge vint sur la terre russe. Le principal malheur, la source du mal à venir, fut la perte de la foi en l’opinion personnelle. On imagina que le temps où l’on suivait les inspirations du sens moral était révolu (…) Cet égarement de la société s’empara de tout, contamina tout. »

Des notes terribles sur le sort des juifs au gré d’une conversation : » …Et pour les dédommager de ces épreuves, de ces exactions et de ces ruines, on ne trouve rien de mieux que les progromes, les sarcasmes et on les accuse de manquer de patriotisme. (…) Notre haine pour eux repose sur une contradiction. Ce qui irrite, c’est justement ce qui devrait émouvoir et disposer en leur faveur. Leur pauvreté et leur entassement, leur faiblesse et leur incapacité de répondre aux coups. C’est incompréhensible. Il y a là quelque chose de fatal. »

Des notations au passage sur les phases de toute révolution violente : « L’installation de ce régime nouveau se fait en plusieurs étapes. Au début, c’est le triomphe de la raison, l’esprit critique, la lutte avec les préjugés. Ensuite vient la seconde période. La prépondérance des forces obscures, des « intrus », des faux sympathisants. Les soupçons, la délation, les intrigues, la haine grandissent. »

Boris Pasternak fut certainement un grand poète, comme son héros le docteur Jivago, car il n’aurait pu raconter tant de tragédies sans nous plonger dans une désespérance tenace, si sa poésie ne lui permettait de s’échapper dans un autre monde, celui de l’esprit, atteignant, au travers de la souffrance, la vérité de ce monde humain : l’existence est pure, la vie est amour, et tout le reste est vain et mortel. Ainsi, « Il voyait les têtes de Lara et de Katenka endormies sur leurs oreillers blancs comme la neige. la propreté du linge, la propreté de la chambre, la pureté de leurs traits, se fondant avec la pureté de la nuit, de la neige, des étoiles et de la lune dans une même vague indivisible qui l’atteignait droit au cœur, le faisaient jubiler et pleurer, le pénétraient du sentiment de la pureté triomphante de l’existence. »

Les relations humaines sont vraies, car complexes, menées par les circonstances mais révélant les caractères des personnages, grands ou petits. Jivago aime son épouse et sa famille. Les évènements enchevêtrés à l’infini finissent par les séparer, car elle quitte la Russie. Lara aime profondément son mari, Pacha, ami d’enfance devenu militaire d’élite habité par la Révolution. L’amour que vont pourtant vivre Iouri Jivago et Lara au gré d’évènements qui les séparent et les réunissent tour à tour est celui de deux âmes semblables. Ces âmes préservent une distance dans la société des hommes, une distance vers l’inconnu, vers l’infini, une distance dont le point de fuite est inaccessible et pourtant vital. « Ils s’aimaient parce que tout autour d’eux le voulait (…). C’était cela l’essentiel, c’était cela qui les rapprochait et les unissait. Jamais, même dans le bonheur le plus généreux, le plus fou, jamais ils n’avaient oublié leur plus haut, leur plus émouvant sentiment : le sentiment bienheureux qu’ils aidaient eux aussi à façonner la beauté du monde, qu’ils avaient un rapport profond avec l’ensemble, avec toute la beauté, avec l’univers entier. Cette harmonie était leur raison de vivre. » Cet amour irrésistible qui commence dans le respect, va se construire au travers des désespoirs et des espérances, indéracinable malgré des éloignements fatidiques.

Et c’est finalement sur le corps mort de Iouri Jivago, allongé dans son cercueil, que Lara lui redit toute sa foi, en une page qui est sublime parce que sa saveur tragique vient de ce qu’elle clôt une si longue histoire, un long récit de persévérance au travers des malheurs, et l’émergence de la beauté de la vie. Effroi devant l’histoire des hommes, émerveillement devant la vie.

« L’énigme de la vie, l’énigme de la mort, le charme du génie, le charme de la nudité, cela, nous le comprenions. (…) Adieu, mon grand amour, adieu ma fierté, adieu ma rivière rapide et profonde. Comme j’aimais embrasser tes flots, comme j’aimais me jeter dans la fraicheur de tes vagues ! »

Ce livre est un très beau et terrible voyage sur la terre des humains. La littérature ne peut dans ses mots qu’habiller la souffrance et le bonheur, mais les vêtements qu’elle emprunte sont autant de lueurs qui magnifient la vie et devraient nous prévenir. Car ces mots parfois transcrivent l’intérieur du cœur humain.