Archives de catégorie : Non classé

L’empire caché

How to hide an empire, a short history of the greater United States

Daniel Immerwahr

Ce livre est paru en 2019. L’auteur est professeur d’histoire à la Northwestern University (Illinois, USA).

La présente fiche de lecture ne prétend pas résumer ce livre passionnant de 400 pages, dont le texte, extrêmement clair, se lit comme une série d’histoires et s’appuie sur environ 1600 notes reportées en 80 pages en fin de volume.L’ouvrage n’est pas encore traduit en français puisque publié en 2019. Il représente trois années de travail. Il s’agira simplement ici d’énoncer quelques traits majeurs que l’on peut à mon avis en tirer.

L’origine de ce travail a été pour l’auteur de constater combien les habitants du mainland ( le continent nord-américain ) ignoraient l’histoire des territoires extérieurs qui ont fait et font toujours partie de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique (ci-après USA). L’ouvrage retrace donc l’histoire de l’expansion territoriale des USA. 

Le thème central de la recherche est de montrer comment une République qui se fonde en se détachant de l’empire britannique devient elle-même impériale en suivant un parcours original. L’auteur montre que, dés le XIXème siècle, la conquête de l’espace continental est un phénomène de type impérialiste, et qu’à la fin de ce siècle, l’effondrement de l’empire espagnol va déboucher sur l’annexion ou la domination par les USA des territoires rendus ainsi disponibles, se conformant ainsi aux modèles de colonisation européens.  Mais au XXème siècle, à l’issue des deux guerres mondiales, la domination des USA, qui provient de leur puissance économique inégalée, leur permet d’exercer une influence politique mondiale sans être encombrés pour autant d’une gestion directe des pays dominés. Cette domination est assurée en dernier ressort par une puissance militaire qui, à l’orée du XXIème siècle, est assurée par un réseau de 800 bases militaires. 

 Les deux parties de l’ouvrage traitent de deux périodes:  de 1776 à 1945, l’expansion territoriale continue de la souveraineté américaine sur le continent et au-delà (Philippines et Antilles principalement): c’est une phase comparable à une colonisation; de 1946 à nos jours, cette phase de colonisation fait place à un pouvoir d’influence économique, militaire et politique planétaire, via la « mondialisation ».

Dans ce panorama passionnant, nous allons retenir seulement les points suivants, qui nous semblent pertinents pour comprendre les USA aujourd’hui: 

– Contradiction entre l’affirmation de droits individuels universels et la discrimination envers les populations « non blanches ».

– Conquête d’un espace immense et délimitation des USA : jusqu’où ?

– Capacité logistique et fondement de la puissance actuelle des USA.

–  Puissance militaire.

– Influence culturelle.

1. Affirmation de droits universels et discrimination entre les populations;

La République des provinces de l’Est américain est créée par sécession de l’Empire britannique, motivée par une idéologie anti-impériale basée sur l’autonomie du citoyen et l’auto-determination des peuples. Cependant, ce jeune Etat va agrandir son territoire au XIXème siècle en annexant progressivement des territoires déjà peuplés ( et plus que l’histoire officielle ne le mentionne) jusqu’à parvenir aux rives de l’autre océan. Ainsi, refoulant et détruisant les populations autochtones par la pression d’un dynamisme démographique irrésistible, où l’immigration n’aurait d’ailleurs joué que pour un tiers dans l’accroissement de la population (?), des francs-tireurs suivis par une foule de déracinés vont élargir irrésistiblement le territoire de la République. Mais ils ne sont pas forcément bien considérés par les gouvernants de la côte Est, attelés à construire une société maîtrisée par la règle juridique. Ces immigrés qui affluent, ayant rompu les amarres avec leurs origines, cherchent à se créer un avenir meilleur, et le feront par la force, entre eux mais surtout et d’abord vis-à vis des populations indigènes dont ils vont disputer l’espace. (JF. Sur ce point précis, il semble bien que ce phénomène serait aujourd’hui sommairement qualifié de « génocide »). Les gouvernants s’interrogeront longuement sur la possibilité d’accorder à ces gens des libertés dont ils ne sauraient, à leur jugement, assumer les responsabilités. Ces territoires (Territories)de l’Ouest ne seront donc que progressivement élevés à la dignité d’un véritable Etat, signifiant l’intégration dans le système juridique des Etats fondateurs sur un base égalitaire. Et le discours social transformera alors ceux qui n’étaient pas loin de vivre dans une compète illégalité, en « pionniers » glorieux, dont les westerns ( nom évocateur) habilleront le mythe.

Lorsque le « rectangle continental » est occupé, une sorte de finitude acceptée de l’expansion se fait jour. Mais cette expansion va cependant se poursuivre sous la nécessité économique de se pourvoir en matières premières et à la faveur de l’effondrement de l’empire espagnol (Antilles, Philippines).

 Etonnant et extrêmement pertinent pour illustrer l’impératif économique, se révèle le chapitre consacré au guano, engrais naturel indispensable à cette nouvelle agriculture maximaliste rendue nécessaire par l’explosion démographique intervenue, agriculture qui a besoin de cet ingrédient (antérieurement aux inventions chimiques du XXème siècle) pour se developper, et que l’on trouve sur quelques îles dans le Pacifique, « colonisées » par les oiseaux. La solution?Une occupation pure et simple de ces îlots de l’océan Pacifique. Ce qui posera la question de quoi en faire  ensuite, et obligera à définir les premières bases d’une politique impériale; mais qui indique aussi l’inclination des gouvernants au recours à la force déjà initié durant la conquête de l’Ouest. 

 L’auteur  note un trait fondamental dans l’auto-perception par les américains de cette histoire : cette conquête sera vécue comme une croissance  dynamique et civilisatrice et non comme une domination de peuples étrangers comparable à celle qu’ont réalisée les empires coloniaux européens.

Or, subsiste durant toute cette période la poursuite en Amérique de l’esclavage des afro-américains, statut qui manifeste une discrimination radicale. L’affirmation des droits des citoyens et d’un principe de liberté individuelle est posée fortement dans la Constitution d’origine, mais la situation d’esclavage de la population noire sera, comme on sait bien, un des éléments expliquant la guerre de sécession de la fin du XIXème siècle. L’auteur fait apparaître, par une accumulation de faits tout au long de l’histoire des U.S.A., plutôt et mieux que par la défense d’ une thèse articulée théoriquement en bloc, que cette contradiction entre l’affirmation de droits personnels et de la liberté individuelle d’une part et le statut inférieur d’une partie de la population d’autre part, est au coeur d’une structure permanente de l’histoire de cette république impériale. Les afro-américains, les indiens habitant des premiers territoires occupés vers l’ouest, les habitants de PuertoRico, des Philippines, les immigrés d’Amérique du sud : tous ces groupes humains de la société américaine valident par leur statut inférieur dans les faits, mais aussi en droit selon les évolutions de la jurisprudence de la Cour Suprême, le modèle dominant des fameux WASP (White, anglo-saxon, protestant). Comme déjà évoqué, dés son origine, cette expansion se fait dans la violence, et les principes de liberté et de garanties juridiques individuelles posés par les Pères fondateurs, de nature universelle, ne s’appliquent pas automatiquement dans les nouveaux territoires. 

 Il s’ensuit dans l’histoire politique américaine une tension, toujours présente de nos jours, entre la réalité d’un expansionnisme de nature impériale et l’affirmation d’un principe d’une égalité de droits à honorer, tension qui structure depuis l’origine les débats au sein des institutions politiques. C’est un des points que l’on retient de cet ouvrage.

(JF: Illustration: plus d’un siècle s’est écoulé depuis la guerre de sécession (1861-65) lorsque la lutte pour les droits civiques de la minorité noire s’affirme dans les années 1960/70; et au XXIème siècle, en 2012, l’élection du premier Président noir (qui aux USA signifie « non-blanc », preuve inscrite dans la sémantique d’une sorte de racisme culturel profond)fait choc, et elle sera suivie de l’élection en 2016 d’un w.a.s.p caricatural et dépourvu de toute élégance aristocratique, affirmant sans complexe sa supériorité et son mépris des coloured people. En 2019 surgit le mouvement de protestation «black lives matters » qui proteste contre le biais racial et raciste de nombreux éléments de la police américaine.  

2. Découverte et conquête de l’Amérique : jusqu’où aller?

La première extension a donc été celle du continent jusqu’à l’Océan pacifique. 

C’est au XIXème siècle, lorsque les Etats-Unis conquièrent le Mexique, que le débat sur les limites de l’expansion territoriale va être le plus clairement posé. Jusqu’alors, l’expansion territoriale est faite d’une conquête d’espace dont les habitants ont été submergés par la nouvelle population. Mais au Mexique, la situation est différente. Faut-il alors s’encombrer de populations « inférieures » en absorbant ce vaste territoire ? (JF.L’on s’aperçoit, par des citations d’hommes politiques américains et européens, qu’à la fin du XIXème siècle, les puissances impériales, partagent la certitude de leur supériorité et méprisent complètement les autres peuples). La réponse sera non: les E-U se « contentent » de saisir, aux dépends du Mexique : la Californie, l’Utah, le Colorado, l’Arizona (relativement peu peuplés d’indigènes)…, et par ailleurs achètent l’Alaska (peu peuplé) à la Russie. 

La deuxième extension se produit dans le îles Caraïbes l’Amérique centrale et dans l’océan pacifique, du fait de l’effondrement de l’empire espagnol. Les Etats-Unis, ayant par ailleurs conquis Hawaï, s’installent en 1902 aux Philippines (dont la reddition est négociée avec l’Espagne et non avec les insurgents de ces pays contre l’empire espagnol). Pour un opposant politique philippin, il est manifeste que » the Yankees are interested in the cage, and not the birds ».

Les Etats-Unis font preuve d’un dynamisme irrésistible et impressionnant. Toutefois, ils n’administreront pas leurs possessions comme l’empire britannique le fit de manière systématique avec par exemple son Indian Civil Service administrant les Indes. Ils ne peupleront pas non plus ces territoires (JF.comme les français le firent par exemple en Algérie). Pour les habitants du continent nord-américain, y compris leur personnel politique, ces colonies resteront largement ignorées et les modes d’administration dépendront de facteurs particuliers à chaque territoire et du moment historique.  On doit d’ailleurs souligner que, dans le personnel politique, le débat demeure et rebondit encore après 1945.  L’indépendance des Philippines sera acquise en 1946. En effet, peut-on, à cette époque marquée par le début de la décolonisation, plaider d’une part en faveur de l’indépendance des colonies européennes (Indonésie, Malaisie, etc…), et d’autre part ne pas admettre la capacité d’une majorité « non-blanche » à se gouverner et former un Etat ( car tels sont réellement les termes du débat!)? Face à une éventuelle accession de l’Alaska et de Hawai au statut d’Etat dans l’Union (ils sont territoires depuis 1912) ce débat donne lieu aux sempiternels mêmes arguments, mais suite à des référendums locaux, et en fonction de l’importance militaire stratégique de ces deux territoires au temps de la rivalité avec l’Union soviétique, le statut d’Etat à part entière leur est accordé en 1959. Il faut noter que par contre, Puerto Rico demeure aujourd’hui encore officiellement un « territoire non incorporé » des USA.  Autre exemple à l’extrémité des possibles, Cuba, dont les USA n’ont pas voulu s’encombrer en administration directe au début du 20ème siècle, mais qui abrite cependant toujours une base militaire américaine connue, Guantanamo.

Sur l’étonnante renonciation à l’accaparement de territoires que leur aurait permis d’envisager leur victoire militaire en 1945, l’auteur, après avoir mis en évidence la transformation des mentalités dans le « tiers monde » et le coût devenu très élevé d’une administration directe face à des rebellions, souligne à très juste titre, que c’est le développement absolument déterminant des technologies «  tueuses d’empire » qui ont permis ce choix: c’est en fait l’ensemble des technologies de communication à distance qui permet désormais à la puissance des USA de s’exercer non plus par la colonisation, mais par la mondialisation.

3. La capacité logistique, fondement de la puissance des USA.

 Si la première guerre mondiale fait accéder les U.S.A. au premier rang des puissances mondiales, la deuxième va asseoir à un degré étonnant leur domination politique, fondée sur leur domination économique. 

En 1945, la puissance de l’industrie américaine qui, à l’abri de tout bombardement, a fourni en matériel de guerre ( production et acheminement à l’autre bout du monde) tous les pays en lutte contre l’Allemagne et le Japon, se trouve  hors de proportion avec le reste du monde.

Pendant la guerre, les puissances sus-nommées ont coupé les lignes d’approvisionnement traditionnelles des industries et l’industrie chimique s’est  lancée dans une formidable course à la substitution des produits naturels.

L’auteur prend l’exemple de la production de caoutchouc synthétique: en 1945, les USA disposent de 51 usines, contre 3 en Allemagne, dont chacune produit l’équivalent d’une plantation de 24 millions d’arbres.  Une matière qui avait causé guerres, colonisation et mortalité élevée, fut du coup considérée en 1952 comme ne présentant plus un problème stratégique, vu la capacité de production américaine. La substitution à nombre de matériaux indispensables des produits synthétiques a pour résultat de remplacer les ressources produites par les colonies européennes. En particulier, la matière plastique est l’histoire d’un triomphe total: très peu d’objets en sont actuellement dépourvus ! 

L’industrie pharmaceutique met au point la contraception (avec des expérimentations chez les peuples dominés, par exemple Puerto-Rico), L’industrie aéronautique, qui permet par l’avion de répondre à tous les besoins, »anything , anywhere, anytime », va changer complètement les nécessités militaires de contrôle de territoires ( par exemple, ravitaillement militaire de la Chine au-dessus de la Birmanie occupée par les Japonais, la résistance au blocus de Berlin). L’industrie nucléaire prend son essor à la suite de la fabrication des bombes. Et l’industrie informatique apparaitra et transformera le monde entier à la fin du 20ème siècle.

La domination scientifique, technique et économique, couronnée par l’acceptation mondiale du dollar comme monnaie de réserve, rend donc complètement inutile la possession de territoires pour exercer la domination.U Thant, secrétaire général des Nations unies, constate, médusé, en 1960: »La vérité des économies développées est qu’elles peuvent décider de la quantité et du type de ressources dont elles disposeront. Les ressources ne limitent plus les décisions, ce sont les décisions qui font les ressources. C’est le changement le plus fondamental et révolutionnaire que l’humanité ait jamais connu. »( JF. 60 ans plus tard, nous commençons à mesurer l’efficacité incroyable de la méthode et ses excès aux effets désormais planétaires).

Dans ce contexte, D. Immerwahr consacre un chapitre à un aspect souvent méconnu mais crucial de la domination américaine: la définition des normes. Celles-ci, avec le droit de la propriété intellectuelle, constituent le fondement indispensable au développement  du commerce mondial, auquel les très grandes entreprises de la planète ont dû s’ adapter. 

4. La puissance militaire.

La domination de cet empire qui ne se proclame pas tel, repose toutefois en dernier lieu sur la puissance militaire: le fait militaire joue un rôle majeur dans l’histoire de l’empire américain. 

C’est vrai dès la fondation de la république au 18ème siècle contre l’empire britannique; c’est vrai encore au 19 ème siècle avec la conquête de l’Ouest et la guerre de sécession; et c’est encore plus vrai au 20ème siècle avec les deux guerres mondiales; et toujours vrai au 21ème siècle pour contrôler l’accès aux ressources et l’extension de l’économie de marché et du commerce mondial nécessaires pour assurer des débouchés à la production. C’est pourquoi, si les USA se sont bien gardés d’occuper durablement des territoires trop lointains et trop peuplés, ils ont par contre soigneusement conservé des îlots nécessaires et vitaux pour garantir la liberté de circulation maritime, et pour permettre l’exercice de leur puissance, comme le démontre l’implantation des 800 bases militaires disséminées sur la planète.( Notons en passant que l’histoire, en partie cachée, des stockages des bombes atomiques de par le monde est quelque peu effrayante). Cette dissémination (« baselandia ») a justifié l’appellation d’empire « pointilliste » que reprend l’auteur.

(JF. On sait que le budget militaire ( 721 milliard de dollars en 2020) a toujours comporté un très important volet recherche fondamentale (15% en 2004 dernier chiffre trouvé, donne une idée), qui a irrigué quantité d’innovations aux répercussions industrielles et économiques multiples: bombe atomique avion furtif, bouclier anti-missile, drones, sans oublier le réseau satellitaire qui permet les gps  …).

5. La langue mondiale.

D.Immerwahr ne peut manquer de consacrer un chapitre à la manifestation la plus évidente de l’empire « caché »,la diffusion de l’anglais comme langue mondiale. (JF.On en retracera pour notre part l’origine d’abord dans l’extension des territoires du Commonwealth. Et nous ajoutons que parler plusieurs langues est un atout indéniable, personnel et collectif: il pourrait s’agir là d’un avantage ambivalent et peut-être d’un tendon d’Achille de l’empire?)

6. Conclusion.

L’empire américain était déjà montré dans les livres de JJ Servan-Schreiber et Claude Julien pour le public francophone dans les années 1970. Les USA constituent effectivement un empire qui a inventé, largement grâce au nouveau contexte technique, un nouveau mode d’exercice de puissance et de domination qui ne nécessite pas de domination territoriale. 

L’ouvrage de D.Immerwahr a le mérite de nous en faire voir à la fois les péripéties d’une aventure improbable mais irrésistible, et la continuité profonde: continuité du dynamisme entrepreneurial; continuité d’une liberté politique maitrisée par l’équilibre institutionnel des pouvoirs et contre-pouvoirs; continuité d’une violence sociale exercée vis-à vis des minorités, violence symbolisée et incarnée par cette disposition de la Constitution qui permet à chacun de constituer une milice ( étendu par la jurisprudence de la Cour suprême dans le sens de posséder une arme pour se défendre individuellement).

Et cet empire, n’ayant pas oublié les racines de son existence, à savoir son amour de la liberté, peut, en dépit de sa domination, se présenter avec conviction comme le défenseur d’un monde libre. Et c’est là sa force.

7. Élargissons le propos.

Nous avons donc un empire ouvert et dominant mondialement, qui a cependant laissé d’autres pays lui faire concurrence et augmenter par le commerce leur propre prospérité. Mais cette ouverture suppose, pour rester dominant, avance technologique et liberté du commerce.

Il est fascinant de voir, en face de cette puissance dominante, la remontée (inéluctable, sauf implosion interne) de cet immense empire démographique qu’est la Chine, ancien empire pluri-millénaire qui s’est suffi longtemps à lui-même. La Chine efface, en ce début du XXIème siècle, le « siècle d’humiliation »(1850/1950) et elle s’est intégrée à l’économie mondiale.  Le retard du niveau de vie d’une majorité de ses habitants lui donne la possibilité d’un nouveau repli sur soi ( soi gigantesque…), à condition néanmoins de s’assurer de certaines ressources à l’extérieur du pays, nécessaires à son économie. Elle a ses « territoires » dominés, le Tibet et le Sin kiang. Au-delà de son rectangle, elle ne cherchera pas, elle non plus, à dominer par l’acquisition de territoires, mais par influence( sauf Taiwan). 

  Pour continuer son histoire, la République américaine a pour elle, la puissance des innovations appuyées sur le drainage d’ intelligences du monde entier et la force idéologique de la liberté d’entreprendre et des libertés civiles. 

En face, car telle est la nouvelle situation bipolaire du monde, le poids de la Chine pourrait-il constituer sa  fragilité? Ou le sentiment collectif d’avoir retrouvé sa force et sa dignité lui assurera-t-elle la stabilité? 

Voilà

Shi heng Yi

Shi Heng Yi est un moine chinois vivant au Shaolin Temple Europe en Allemagne, dont une courte conférence, captée sur Youtube, m’a paru résumer parfaitement la doctrine bouddhiste, sur le point particulier de la claire vision. Son exposé concerne le désir de se mettre sur « la voie » et les principaux obstacles sur ce chemin.

Vous trouverez cette conférence sur You Tube, en tapant : Shaolin Shi Heng Yi five hindrances.

Shi Heng Yi a été amené à des pratiques monastiques à Shaolin dès l’âge de quatre ans. Ultérieurement, il décide d’y revenir plutôt que de se former à un quelconque métier, répondant à la vocation de se dédier à ce qui pour lui est le plus important dans cette vie: la quête d’une vie véritable et libre. La pratique du Kung Fu dans ce monastère bouddhiste chinois renommé consiste à pratiquer sans relâche une série d’entrainements physiques et mentaux, une série d’entrainements portant sur le comportement, et à parvenir ainsi à la découverte de soi-même. Découverte de soi-même, devise rapportée de Socrate. 

(Je m’aventure à caractériser la pratique du Kung Fu à Shaolin par cet angle de vue: arriver par l’exercice physique aux limites de la volonté; abandonner tout orgueil dans cette exhaustion, c’est à dire toute ambition trahissant encore un égoïsme; ainsi parvenir à oublier même l’ambition de parvenir au but; vivre alors dans la simplicité; une simplicité où le moi ne compte plus. Si c’est réussi, c’est à dire ayant donc suivi un bon maître, la compassion devient naturelle car avoir surmonté tant d’épreuves mène à l’indulgence; mais  si c’est raté, c’est à dire non suivi par un bon maître c’est à mon avis le risque d’un fanatisme ou d’une folie. Le « bon » maître est celui qui a été transformé suffisamment par l’ascèse des exercices physiques et mentaux pour ouvrir son coeur et ne pas exercer d’emprise sur son disciple.)

Me. Shi Heng Yi éveille son auditoire par quelques piques : se réjouir du temps passant même en ne faisant rien; trouver sa voie et la poursuivre, vers le plus haut, le plus profond en nous.

Puis, il raconte l’histoire que lui a racontée un maître à Shaolin. 

“Un homme vivait près d’une montagne et, chaque jour se disait : je vais monter cette montagne, pour voir ce que l’on voit du sommet. Un jour, il finit par se mettre en route. Arrivé au pied de la montagne, il rencontre un voyageur et lui demande: « Avez-vous été au sommet de cette montagne? Comment êtes vous monté et qu’avez vous vu? »

Le voyageur lui décrit son ascension et cela paraît si difficile à notre homme qu’il se dit qu’il n’y arrivera pas, que c’est beaucoup trop fatiguant. Il décide quand même de se renseigner auprès d’autres voyageurs. Il interroge le suivant qu’il rencontre en lui demandant: « Quelle direction prendre si je veux parvenir là-haut? «  Mais la réponse ne le décide pas à commencer  l’ascension. Il questionne ainsi plus de trente voyageurs qui lui décrivent leurs expériences. 

Notre homme se dit alors: « Ils m’ont tout dit, je sais tout de cette montagne et du panorama, pas besoin d’aller en haut. »

Ainsi, il a entendu beaucoup sur et peut-être compris beaucoup de la voie, mais il a en fait renoncé à entreprendre le chemin et à gravir lui-même la montagne.Il reste dans l’ignorance.

 Il est toujours possible de se renseigner pour prendre la route, mais il faut se mettre en route. Chacun doit trouver sa voie pour gravir la montagne, et je ne peux vous dire aujourd’hui votre propre voie, quel chemin prendre. Mais il faut voir clair pour pouvoir vous diriger, il ne s’agit pas de croire quoi que ce soit. Il s’agit d’atteindre la claire vision.

Si vous vous mettez en route, vous rencontrerez des obstacles. Cinq états mentaux  empêchent la claire vision.

1. Le désir venant des cinq sens: le toucher, l’odorat, l’ouïe, la vue, le goût. Il vient au moment où l’on fait attention à quelque chose qui donne une émotion positive. Vous voyez un beau restaurant en plein air et vous voulez y entrer, cela sent bon, vous entendez une bonne musique, il y a des gens qui vous semblent sympathiques, les plats ont l’air délicieux. Si la tentation vous retient, vous entrez, et si tout se passe bien, vous aurez envie de rester et vous ne quitterez pas la salle, et pourquoi d’ailleurs la quitter? Alors, la tentation va tourner au besoin, à la nécessité et peut-être à l’habitude ou jusqu’à l’obsession.

2. Lorsque les sens nous donnent une émotion négative, celle-ci provoque un état mental négatif, de mauvaise volonté (ill will), qui se traduit par la réticence, le déplaisir, la contrariété, l’aversion, le rejet. Il pleut sur la route et vous n’aimez pas la pluie, la pluie rend le chemin boueux et vous n’aimez pas marcher dans la boue…Si l’on n’apprend pas à supporter le déplaisir, la contrariété, on ne peut continuer sur la voie de notre transformation. On s’arrête. 

Ainsi, la soumission aux impulsions nées des sensations, négatives ou positives, empêche d’atteindre la claire vision. 

3. Suivre la voie est un combat qui peut, d’autre part, engendrer une torpeur, une fatigue, un découragement qui se traduisent par un manque d’énergie, qui peut aller jusqu’à la dépression: on se sent comme emprisonné, l’effort devient impossible. Il faut sortir de ce moi replié sur lui-même, qui n’a plus envie de rien, atteint de la maladie spirituelle bien connue: l’acédie.  Le découragement résulte d’un excès de tension, il faut réajuster l’effort.

4. Un Esprit agité (restless mind). L’esprit ne peut se calmer, il est incapable de se fixer, il se soucie toujours du futur ou du passé.. Cette agitation irraisonnée nourrit les peurs innombrables du psychisme. Le monde moderne favorise constamment cet obstacle.

5. Scepticisme et Doute. On perd confiance, on ne jette plus dans la lutte sans esprit de retour, ou on se perd dans les idées ( cf. Les multiples témoignages des voyageurs ci-dessus), cela génère l’indécision : que faire? On devient déconnecté du but qu’on s’est fixé. Alors on s’arrête.

Que faire alors avec ces 5 obstacles? Agir soit pour les enlever, soit pour les éviter soit pour en triompher.Utiliser des techniques. La méthode par les 4 moyens vise à une non identification de soi à ces états mentaux.

1 ) reconnaitre l’état d’esprit dans lequel vous vous trouvez ; 

2 ) apprendre à accepter  la situation, l’autre  personne, comme elles sont à ce moment, ainsi que vous-mêmes.

3)  Rechercher les causes : pourquoi ce vécu de cette situation et quelles conséquences?

4)  Repousser l’identification aux mouvements des attitudes corporelles, des émotions, des représentations mentales: ces trois aspects de moi ne sont qu’éphémères (autant de « moi » superficiels).

Chacune de nos vies est si unique qu’il faut trouver son propre chemin et non partir sur le chemin d’un autre .

Apprenez et choisissez. Si vous voulez faire l’ascension de cette montagne vers la clarté, je serai ravi de vous rencontrer  en haut.