Archives de catégorie : Poésie

L’autre rive

L’AUTRE RIVE

Qu’en est-il de cette silhouette que l’on dirait s’éloignant dans des vapeurs étranges ? Elle se meut silencieuse et sans visage, lentement. Et l’instant d’après, elle est près du chemin, ici, de ce côté–ci du fleuve immense et si large qu’on ne la voit pas, l’autre rive.

Des œillets d’un mauve intense se penchent à son passage, puis se redressent ; il n’y a plus personne. Des papillons blancs virevoltent au-dessus de l’eau, semblent s’égarer, puis reviennent enfin se poser brièvement sur les fleurs minuscules des boutleyas.

Très loin, de l’autre côté, la brume cache tout relief, s’il en existe. Des lueurs brillent ça et là, mais rien n’est sûr. Ces éclats ne sont que des reflets qui réverbèrent nos feux de joie ?

Et la silhouette n’est-elle que notre ombre, portée au loin ?

Nulle inquiétude n’intervient dans le déroulement des choses.

Le mouvement de l’eau peut bien se révéler puissant et impétueux, des barques sans fin traversent, elles ne reviennent jamais.

Nous continuons notre chemin en T’oubliant. Et c’est lorsque nous sommes entre nous plus attentifs, que Tu surgis, silhouette imperceptible et réconfortante ; c’est lorsque nous sommes entre nous plus apaisés, que Tu nous rejoins, silhouette entrainante et attirante.

Et nous ne savons plus alors sur quelle rive nous allons.

Eh ! Justement, il n’est que d’aller, nous verrons bien ! Nous ne T’oublierons plus.

Octobre 2018

 

CHERCHER

Chercher au fond, chercher toujours.

Chercher dans nos nuits la pauvre vérité que nous devrons soutenir : le Mal n’est pas que l’absence du Bien. Voir surgir l’extrême éclat de celle que nous ne voudrons suivre, la sainteté.

Ainsi va la roue d’un destin qui s’échappe et dont nous décryptons patiemment et, aux grands carrefours, douloureusement, les rouages. Ainsi va notre voyage.

Qu’en est-il de ce nuage qui apparaît dans la force de la lumière ? Que nous veut cette masse violette et sombre qui noie la ville sous un déluge ? Rien que des apparences, qui nous enseigneraient les densités de l’âme, de nos âmes entremêlées et fichées l’une dans l’autre, sans fin ni origine ?

Il serait temps alors de faire retour et de nous resaisir. Qu’avons nous fait ? Et cela se dirige-t-il vers un plus grand que nous ? Ce qui est au fond, il nous faut l’exhumer sans fard et sans hâte, pour ne plus nous y soumette ou y être soumis.

A notre surprise, ce grand oeuvre nous allègera et la Vie se faufilera, de nous ne saurons où, pour nous agir, comme elle sait si bien le faire.

(C.G. Jung, ma vie, Souvenirs, rêves et pensées, Ed Gallimard, 1973)

TAI JI QUAN/ SHIKANTAZA

Dans la pratique, laisser le geste nous habiter.

TAI JI QUAN

Dans la mobilité corporelle, nous concentrons notre attention sur une série de gestes précis, et réduisons la distance entre le corps et l’âme. Enracinés, nous faisant veilleurs attentifs, nous découvrons l’inertie et la pesanteur qui nous remettent à notre place et la fluidité du vivant qui nous dévoile la durée du temps. Le temps mesure le mouvement du monde dans lequel nous nous coulons, la durée témoigne du mouvement de nos âmes.

En veillant au geste, nous devenons bien-veillants, ce qui est bien-vivre. En vivant bien, nous devenons bon-vivants, tendant à la bonté.

SHINKANTAZA

Dans l’immobilité corporelle d’une assise en silence sans intention, nous contemplons à distance les mouvements de l’âme et sommes saisis par la puissance du devenir et la beauté mouvante du monde. Dans la continuité du souffle, la persévérance du vivant nous envahit.

EMERVEILLEMENT

Mobiles ou immobiles, dans le monde et face à son mystère, nous ressentons le prodige de nos vies et retrouvons ensemble l’émerveillement de notre âme enfantine.

MESSAGES

MESSAGES

Nous venons de parcourir les chemins de moyenne montagne, au sud et en parallèle à la barre des Alpes qui va du Mont-Blanc au Cervin.

Après des heures de marche, la lassitude survient et allège nos pensées qui se perdent dans la fatigue. Devant nous, ils nous font des signes précipités : venez, accourez ! Voilà l’amitié des randonneurs!

Devant nous se dresse d’un seul coup l’entière masse bleutée du Monte Cervino, ou Matterhorn vu du nord, à la silhouette unique, découpée dans la pierre et qui, s’extrayant directement de la terre, s’élève puissamment jusqu’à son sommet (4478m.), où un filet étiré de nuages persistants dévoile la vitesse du vent des cimes. A sa base, les forêts paraissent une couche d’un tissu uniformément sombre.

Assis, nous contemplons ce personnage extraordinaire, qui est là depuis des siècles et va persévérer à exister encore un fameux bout de temps. Mais, pour l’instant, il nous imprègne de la densité de sa présence. Et cet instant s’allonge, nous envahit et nous soumet. Plus rien d’autre ne joue ni autour de nous ni en nous. Le silence d’une puissance brute nous investit.

Dans ce silence, une perception forte de cet Etant se fraye un chemin parmi nos idées de longue date élaborées. Il existe là, inévitable, incontournable, inéluctable. En hiver, revêtu de neige et de glaces, diffusant un froid pur, il nous convaincrait encore mieux de sa force. Stabilité d’un temps géologique, presque sans origine et sans fin pour nos vies : image trompeuse de l’éternité.

Mais qu’est ce que c’est qu’être, pour cet étant ? Quelle action d’être accomplit-il pour exister ? Nous savons de quoi il est fait, comment il dure par la danse invisible de ses atomes, nous savons qu’il a surgi du magna et qu’il va être érodé, usé, limé, entaillé au fil des millénaires : il nous apprend donc un temps très long. Ce Monte Cervino existe pour nous comme une nature qui serait ralentie, assoupie, majestueusement offerte.

Cet Etant-Haute Montagne nous révèle la beauté de l’exister.

Nous longeons l’Atlas marocain, à mi-altitude, près de l’Océan Atlantique. Après des heures de marche dans les pierres et quelques dunes de sable, la lassitude survient et allège nos pensées qui se perdent dans la fatigue. Devant nous, ils nous font des signes précipités : venez, accourez. Voilà l’amitié des randonneurs!

Devant nous s’étale une immensité verte et grise selon les variations du ciel, ça et là frangée de blancheurs impétueuses, poussées par le vent. Les ondulations de la houle se communiquent lentement. Une sorte de mobilité lente, une mouvance perpétuelle. Sur une partie de la plage, les vagues se gonflent et finissent par éclater en blancheurs. Un grondement constant nous parvient, assourdi. Il n’est pas si facile de connaître l’Océan, car il faut pour cela naviguer en haute mer. Son étendue démesurée témoigne d’un indéfini sans limites, prêt à augmenter son domaine à la moindre brèche ou prêt à se retirer, en obéissance absolue aux lois de la physique : car comment la frange sur Terre à l’intérieur de laquelle se meuvent marées hautes et marées basses peut-elle rester aussi précisément limitée à l’échelle du globe, sinon par ces lois strictes ?

Il dessine l’horizon, son immensité est offerte d’emblée au regard et ne réclame pas d’efforts. Mais, de même que la haute montagne qui se découpe en un bloc isolé ne fait sentir sa densité qu’à celui qui la parcourt avec audace et volonté, de même la démesure de l’Océan ne se révèle qu’ à celui qui doit la traverser sans pouvoir éviter le gros temps. Aux fureurs du vent, l’Océan répond et se soulève, dressant devant le marin des montagnes d’eau mouvantes. Et par temps calme, l’Océan attend. Devant ce mouvement perpétuel, c’est la perception du Devenir qui nous envahit ; et conjointement au Devenir, la vision de l’Impermanence.

Cet Etant-Haute Mer nous révèle la fragilité et la beauté  du vivre.

Ce visage qui t’a capté, il est de lui et de lui seul, d’elle et d’elle seule. Quand tu es rentré(e) chez toi, voilà que son étrangeté te possède.

Ce visage intervient dans ta vie comme la certitude absolue de l’existence, il te trouble comme le toucher entier de la Vie, il exige de toi une ouverture sans retour à l’avenir. Il y a là une singulière attirance, un charme qui séduit, une incertitude mêlée de foi.

Ô visage ! Tu es haute montagne et haute mer, renouvelant tes atours, toujours énigmatique jusque dans les instants de haute tendresse, où se dissipe pourtant toute hésitation.

Ô visage ! Au fil du temps, la transparence de ta peau se réfugie dans la vie de ton regard.

Tu es le serviteur de tous les mystères du Cœur.

(Sources. Souvenirs. Lectures d’Emmanuel Levinas : apparition dans le visage humain  de l’Infini et de l’appel à une responsabilité fondant notre humanité; et de Maurice Bellet : La haute tendresse.)