Combat aux confins

Combat aux confins

 Sur cette plaine rase herbée, entourée d’un cirque de montagnes enneigées où le vent souffle en rafales violentes, tout se met en place.

Des tentes ont été dressées, blanches et brillantes dans la nuit, reflétant les flammes de trois grands feux qui jaillissent et montent au ciel et délimitent dans la prairie un triangle, au milieu duquel un cercle de sable a été tracé. C’est là le lieu du combat.

Toutes les étoiles dans le firmament noir sont présentes et regardent.

De part et d’autre de l’horizon des groupes de cavaliers apparaissent. Ils se rapprochent sans hâte. Quand ils arrivent, ils descendent de leurs montures, les confient à leurs aides et petit à petit se placent autour du cercle. Des tambours rythment l’espace dans un bourdonnement constant, dissipant l’écoulement du temps.

Précisément ! Ne pouvoir remonter le temps, ne pouvoir repartir en arrière et faire d’autres choix. Le sentiment d’un seul coup te submerge : tu as avancé et ne connaitras jamais ce bonheur qu’alors, tu ne vis pas. Et c’est un deuil.

Dans le cercle tu es entré, le sabre dégainé en main droite. Face à toi, la silhouette bleutée s’est immobilisé elle aussi, à dix mètres de toi, à l’endroit prescrit. Son sabre en main droite, comme toi. Vous ne pouvez plus sortir du cercle. C’est interdit. Vous ne seriez plus reconnu.

Il se pourrait que tu meures. Mais cela ne signifie plus rien pour toi, du moins le crois-tu. Crois-tu vraiment que ton avenir s’arrête là, dans ce cercle et que cet homme va l’arrêter ? Certes non.Tu as appris que toute pensée est vaine qui tente d’évoquer l’indicible, la mort. Son moment est insaisissable. Et son action n’est pas d’anéantir, mais d’enlever tout pouvoir, absolument tout pouvoir. Tu ne voudras même plus pouvoir.

Un tremblement envahit tes jambes, puis monte dans ton dos une chaleur qui te fait vibrer, cela se poursuit par un fourmillement dans les épaules et jusqu’aux mains. Tu es donc en vie. Au signal, vous vous avancez l’un vers l’autre.

A son déplacement félin, un doute te vient. A ta difficulté à le ressentir et le capter pour le mieux deviner, une incertitude t’envahit. Tu remarques soudain la finesse de ses poignets. Cette silhouette? Une femme. Une sécheresse remplit ta bouche. Tu ne tueras pas, c’est promis. Il faudra arrêter le sabre à temps, à un centimètre.

Un grand coup de vent du nord, les flammes s’affolent dans les brasiers oranges.

Elle commence un mouvement circulaire, la poignée du sabre à hauteur de tempe. Mouvement symétrique opposé de ta part. Elle comme toi, vous laissez monter le souffle de vie depuis la Terre dans vos jambes et il s’établit en votre centre. Dans le mouvement, vous apercevez la silhouette complète de l’autre. Perçoit-elle déjà l’auréole de ton intention ? Si oui, tu es perdu, car il ne devrait plus y avoir le moindre désir en toi. Et surtout pas celui de sauver ta peau.

Malgré le vent, vous n’avez plus froid. vous tournez face à face. Ne s’est révélée aucune faille dans votre concentration, vous tournez encore. Ton dos ruisselle de sueur, ses lèvres ont blanchi.

Elle a bondi sur ton côté et tu as paré in extremis. Vous reculez l’un et l’autre. Tu es incapable d’attaquer ; elle a pénétré ton esprit. Ton ventre se noue. Tu hurles pour te libérer et ton katana fend l’air, qu’elle esquive d’un coup latéral. Tu as saisi son regard, et c’est l’erreur : elle était en toi déjà et maintenant elle t’attire.

Oubliant ta promesse, tu frappes d’estoc, pour transpercer. Ton sabre est renvoyé vers le ciel et tes mains saignent de l’avoir gardé. Tu sais que si la fureur t’envahit, tu perdras. Mais l’enseignement est submergé par la violence primitive. Ouvrant grand les bras, tu fends de haut en bas. Ton katana fend le vide et cogne par terre ; sa lame à elle est sur ta gorge.

Tu t’abandonnes à elle. Le temps s’étire, une sorte de voile doré emplit ta vue. Une légèreté froide te vient, et un repos. Et c’est avec incrédulité que tu dois recommencer à vivre car elle te laisse là : garder le trésor en y renonçant.

Les tambours n’ont pas cessé de faire vibrer l’air; les rythmes changent et maintenant annoncent les danses. La Vie est là qui poursuit sa route.

 

 

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