DOULEUR

 Zeruya SHALEV, traduit de l’hébreu, Ed. Gallimard, 2017

Voici un livre qui ne s’oublie pas ; parce qu’il nous fait véritablement pénétrer dans la vie d’une femme, et l’auteur est d’ailleurs une femme, dans sa vie humaine, sa vie intérieure, la vie de son âme. Nous épousons sa vision des autres. Ce roman  nous donne l’impression de nous livrer des mémoires, de nous faire voir le reportage d’une vie au plus près,  et aucunement l’impression d’une fiction.

 Et lorsque nous relisons le préambule de l’auteur par lequel elle nous certifie que ce livre est le fruit de son imagination, on hésite à croire que les personnages ne sont pas des connaissances en chair et en os de l’auteur, ni peut-être elle-même. La construction est en tout cas réussie ! Le ou les personnages y paraissent plus vrais que nature, et en fin de lecture, nous les avons rencontrés  et ils demeurent en nous.

L’écriture de Zeruya Shalev, servie par une traduction superbe,  est précise, riche d’une finesse psychologique qui rend crédible l’évolution des personnages et le déroulement de l’histoire. Pour ma part, il s’y est ajouté par moments comme une frayeur : une intelligence si fine des sentiments et une sensibilité tellement à fleur de peau ne doivent pas rendre la vie facile ! Zeruya Shalev écrit du dedans les sentiments d’une femme par rapport à sa fille, à son fils, à son mari, à son ancien et premier amour qu’elle rencontre à nouveau.

L’histoire se passe en Israël. «  A près de cinquante ans, Iris mène à Jérusalem une existence bien remplie. Cette ambitieuse directrice d’école pensait avoir surmonté ses blessures enfouies jusqu’au jour où elle retrouve par hasard son grand amour de jeunesse, ravivant une passion qu’elle croyait éteinte. Tandis que son mari s’éloigne et que leur fille multiplie les provocations inquiétantes, Iris tente de contrôler la situation. » 

Ce texte assez convenu de la page de couverture qui doit donner l’ossature du récit et attirer le lecteur ne peut évidemment que dire infiniment peu. Constatons que le déroulement de l’histoire est magistralement mené, démarrant avec un attentat dont elle est victime et se concluant sur le départ du fils à l’armée. Entretemps, sa vie a été mise en bascule, et elle s’est trouvée confrontée à un vertige existentiel : la passion ancienne de sa jeunesse est là, renaissante et souveraine, les liens tissés par la vie avec ses proches s’étirent et deviennent aussi ténus que des fils de soie ; Mais leur fragilité soudaine masque une résistance forte et sans doute inattendue qui se trempe au feu des évènements quotidiens.  

Son mari si lointain tout à coup et qui pourtant reste si proche, sa fille si méconnaissable et si inséparable de son cœur, son fils, si singulier et si indispensable. Chaque événement devient une épreuve où se manifeste l’intensité pure de la vie.

Son mari, qui se réfugie depuis toujours dans les échecs sur écran, qui minimise les crises, s’avère résister dans la continuité alors même qu’il est submergé par les éloignements de leur fille. Le fils est à bonne distance, un rien goguenard. Celle-ci, qui se risque à se laisser influencer par une espèce de maître manipulateur qui l’exploite sous prétexte d’une indispensable  meilleure maturation, la plonge dans la double peur de la perdre et qu’elle se perde.

Son amant qui a ressurgi comme si le temps ne s’était pas écoulé, doit-elle tout quitter pour lui ?

Le fleuve profond de cette écriture embrasse dans un même élan les recettes de cuisine, la perdition de repères psychiques, le poison de la manipulation, la priorité absolue du sauvetage de sa fille, l’impuissance, la fatalité, l’aspiration d’un infini dans les traces réanimées d’une passion initiatrice, la puissance des corps, la certitude de la passion. Ce roman nous entraine  sans crier gare, et les rives défilent à une allure éprouvante. Par moments,  l’on ne sait plus si l’embarcation a chaviré ou si elle navigue encore. Mais c’est sûr, nous sommes dans le fleuve de la vie.

Et, certes, j’ai dû accoster plusieurs fois, faire des pauses dans la lecture, avant d’arriver à l’embouchure. Le roman laisse alors, dans les dernières scènes, la continuité de la vie s’imposer.

Ce roman de l’intensité et  de la singularité de chaque vie humaine, toujours tissée par les êtres aimés, nous fait mieux vivre. C’est bien le fruit de la lecture d’une belle oeuvre.

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