Hermitage Museum

 AMSTERDAM, Hermitage museum.

16/07/2015

Portrait Gallery of the Golden Age

Nous traversons la cour d’un grand ensemble carré à trois étages qui abritait un hospice pour personnes âgées au 17ème siècle.

Nous voilà bientôt en face d’immenses tableaux consacrés aux hommes et femmes qui firent la puissance d’Amsterdam et des Provinces–Unies au 17ème siècle.

A côté des tableaux, les panneaux explicatifs sont synthétiques et précis.

Ces personnages nous regardent droit dans les yeux, ils sont peints pour passer à la postérité et ont payé pour cela.

Dans la première moitié du 17ème siècle qui sera son siècle d’or, les Hollandais luttent pour s’émanciper de la domination espagnole et catholique. Cette lutte est menée pendant un demi-siècle par une classe de marchands qui apparaît et s’organise militairement pour se défendre et porter secours à d’autres villes menacées. La division religieuse recoupe totalement ce conflit profond d’intérêts : la Hollande est pour la Réforme et c’est la branche calviniste qui s’implante là. Calvin est français et vit en Suisse. Sa doctrine qui insiste sur le choix de la foi, de l’intégrité morale, mais aussi sur la grâce et la prédestination trouve un terreau dans le caractère entier et épris de vérité de cette population, qui est prête à affronter même Dieu face à face. La division religieuse permet aussi de s’identifier comme groupe face à un ennemi commun clairement identifié et détesté.

Ce qu’il faut admirer chez ces hommes solides, aimant la bonne chère, aimant le risque et sachant compter, vêtus de costumes sombres qui indiquent très discrètement les situations de pouvoir, c’est la pleine acceptation de l’économie marchande liée à un goût pour l’aventure et l’entreprise. En effet, cela n’est pas rien à l’époque de partir en mer. Les vaisseaux sont de véritables villages embarqués, la navigation se compte en semaines (six mois pour l’extrême-Orient) et les conditions sanitaires sont dramatiques : sur 300 personnes au départ, reviennent en Europe la moitié, 150 sont mortes en route. Quand les vaisseaux reviennent !

Ce fait premier explique à la fois l’énormité des pertes en cas d’échec et en conséquence la démesure des marges commerciales rendues nécessaires par l’incertitude du succès.

Ces marchands s’organisent donc en corporations, guildes, et s’aventurent sur les océans. Ils créent un commerce mondial et l’argent s’accumule par l’entreprise et le risque. Bien en accord avec cet état d’esprit, le modèle politique qui voit le jour est celui d’une République par opposition à tous les autres royaumes d’Europe où ne règnent à cette époque que des aristocraties et des monarchies.

On peut imaginer la force d’âme qui se cache derrière ces visages qui veulent faire bonne figure et y réussissent sans affectation semble-t-il. Nous sommes à l’heure de la Renaissance et Rembrandt a été à l’école italienne. Le monde de la peinture témoigne de ce tournant à 180° qui initie la période moderne et voit se former une humanité vouée au progrès des connaissances et des techniques. A cette orientation et ouverture vers des potentiels inouïs comme l’histoire l’a démontré, correspond un changement capital dans le monde mental collectif.

Au contraire de la chrétienté catholique qui suspecte l’argent comme pouvant à coup sûr nous éloigner de Dieu et de notre vocation à une fraternité – qui s’accommode cependant par ailleurs d’une hiérarchie en tous domaines y compris le domaine spirituel -, la Réforme modifie la donne : Dieu bénit celui qui fait fortune. Le résultat est là : l’argent devient un signe d’approbation divine au lieu d’être un élément suspect dans le parcours du bon chrétien ou de l’honnête homme.

La puissance du pays sera donc fondée sur le commerce. S’établit le règne du marchandage perpétuel, non seulement dans les affaires mais également dans la politique. Le mot « polderen » apparaît, qui signifie que les discussions peuvent durer exactement comme le travail incessant et indéfini de construction et maintien des polders, ces territoires gagnés sur lamer. Dans ce nouveau système social fondé sur des groupes d’entrepreneurs, la corporation des marchands rassemble des gens égaux en droit. Les conditions d’admission à ces corporations sont strictes, mais réelles sont les possibilités de progression. Le pouvoir est tenu par un bourgmestre dont l’élection est périodique et la nomination rotative. La forme et l’exercice du pouvoir en sont profondément transformés : le pouvoir politique s’exerce dans la négociation. De même, accéder au pouvoir est ouvert et non par naissance. Et cet accès est défini par des règles strictes et connues. Des fils d’immigrants parviennent à la fonction de bourgmestre.

En Hollande, après des siècles d’un tel fonctionnement social, la discussion est devenue l’usage social normal, en vue d’arriver à un consensus dans un esprit collectif de pragmatisme. On peut rapprocher de cette méthode toujours actuelle aux Pays-Bas de la tradition sociale française pauvre en négociation organisée et systématique et plutôt caractérisée par le modèle de la grêve préalable qui oblige le partenaire (ou l’ennemi) à négocier.

D’autre part les marchands vont créer un système d’aide aux pauvres et aux malades qui est expressément présenté dans les commentaires explicatifs aux tableaux comme un système destiné à prévenir les émeutes et le rebellions qui nuisent aux affaires. Les actions de solidarité ou d’initiative diverses sont le rôle reconnu des associations. Cela est toujours le cas aujourd’hui dans la société hollandaise.

Les commentaires en marge des tableaux ne dissimulent pas les coulisses de l’exploit. Tout d’abord, l’esprit démocratique n’empêche bien sûr pas la richesse et le capital financier réinvesti de tendre à l’accumulation. A l’intérieur du cercle des puissants, certaines familles deviennent durablement plus puissantes.

Ensuite, il nous est rappelé avec un exemple précis les fortunes faites avec la traite de africains. Ainsi, untel parmi les puissants signe un contrat avec l’Espagne aux termes duquel il doit fournir 4000 esclaves par an à l’Amérique. Le commerce avant tout.

Est évoquée aussi la rivalité constante avec l’Anglais. Cette rivalité commerciale durera jusqu’à la révolution industrielle qui consacrera la prééminence du British Empire au 19ème siècle. On notera cependant que cette rivalité s’exerce à l’intérieur du même mode de pensée mercantiliste, qui convient à deux pays à vocation maritime et de libre-échange économique.

On notera que pendant cette période qui est également le grand siècle de la France, il s’agit pour celle-ci, pays le plus peuplé d’Europe, de se consolider définitivement à l’intérieur de frontières plus ou moins naturelles pour l’obtention desquelles elle va de guerres en guerres. Il s’agit d’établir un pouvoir centralisé qui ne soit plus susceptible d’un démembrement par les principautés locales. S’établit alors en France une attitude sociale où les questions sont réglées par le haut et où la négociation est toujours minée par une lutte de pouvoir entre gens inégaux. On sait que le Révolution jacobine ne reviendra pas sur cela, l’exemple classique en étant le remplacement des intendants du roi pour régenter les provinces par le préfet, structure administrative toujours en place aujourd’hui. La France est donc unifiée par la force et un pouvoir absolu domine l’aristocratie, laquelle reste opposée aux marchands. Encore aujourd’hui, les Français s’en remettent à l’Etat pour les grands projets collectifs ou pour assurer un minimum de solidarité. Encore aujourd’hui les Français ont peine à s’accorder entre eux sans en référer à l’Etat et il est convenu que celui-ci intervient en cas de défaillance des partenaires sociaux ou lorsque ceux-ci ne s’accordent entre eux qu’avec le secours des finances publiques.

La visite de l’Hermitage Museum permet de s’attarder et de se laisser saisir par ces regards, où derrière la bonhommie pointe la dureté, la volonté prométhéenne d’entreprendre. Certes, l’avidité est en embuscade. Et hors les murs de la cité, pas de pitié. En témoignent les gibets aux portes de la ville, auxquels un simple vol pouvait mener. Mais en ce 17ème siècle, gloire aux marchands qui inventent le pouvoir partagé.

A voir comment demeurent dans la mentalité collective des néerlandais d’aujourd’hui ces traits de ce qu’on pourrait appeler une démocratie négociante, en affaires comme dans son fonctionnement social,  ce musée pourrait s’appeler : « Heritage Museum ».

 

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