La France des Belhoumi

La France des Belhoumi, Portraits de famille (1977-2017)

Stéphane Béaud   Editions la découverte

Cette enquête, qui est une étude sociologique qualitative sur l’intégration dans la société française d’une famille venue d’Algérie en 1971 jusqu’aux années suivant les attentats 2015, se lit comme une histoire vivante, car les mises en perspectives successives sont toujours entrecoupées de dialogues qui illustrent la présentation et l’enchaînement des différents thèmes.

Ce qui permettra à cet ouvrage, souhaitons-le lui, une diffusion dans le grand public. Il serait en effet important et profitable à la société française qu’une telle vision, certes particulière mais c’est précisément son intérêt, vienne nourrir les représentations collectives sur la condition en France d’immigrés émigrés d’Algérie. C’est le mérite de cet ouvrage que de donner chair à une question qui hante les esprits à raison d’une part d’un inconscient collectif jamais nettoyé si ce n’est par l’usure du temps concernant les circonstances de la décolonisation algérienne et d’autre part des difficultés de toute intégration dans une société différente, où éléments économiques et culturels pèsent énormément.

Soulignons que les situations décrites font parfois penser à ce point de vue selon lequel nous sommes faits, aussi, par le regard de l’autre : il nous semble que la lecture de ce livre peut changer notre regard, dans un sens positif de meilleure connaissance, car il nous montre la vie de personnes et nous éloigne des poncifs collectifs qui favorisent le mécanisme désastreux et universel du bouc-émissaire.

Deux parties descriptives et historiques, une troisième partie plus transversale qui interroge deux éléments fondamentaux d’une intégration : la politique et la religion.

1ère partie : Les cinq sœurs : école et émancipation

2ème partie : Les trois frères sous la protection bienveillante des sœurs aînées

3ème partie : Le rapport à la politique et à la religion dans la fratrie

Le parcours de cette famille est mis en perspective, à partir d’un point de vue bien sûr sociologique, par la description des parcours d’intégration, dans la société française pour chaque membre de la famille (deux parents et huit enfants), parcours reflétant des chances et des obstacles communs dus à leur milieu social, mais aussi particuliers dus à leurs personnalités différentes et places respectives dans la fratrie. Le chercheur a choisi clairement sans ignorer les données statistiques, de s’appuyer le plus possible sur les témoignages personnels des acteurs, tout en les ordonnant par un discours raisonné qui les resitue dans le cadre de réalités sociales.

Une telle approche crée chez le lecteur un attachement aux personnages, et les réalités humaines ainsi évoquées nous amènent à la fois à un jugement plus équilibré et à une sympathie pour les acteurs.

Qui n’a pas en tête les études faites antérieurement sur ce thème, qui n’est pas du métier et n’a d’autre connaissance que des amitiés éventuelles ou le flot des nouvelles fortement et inéluctablement soumis aux élans collectifs, parfois négatifs, est amené à mesurer de manière beaucoup plus parlante le poids de l’environnement social et notamment éducatif et scolaire sur chacun et chacune, mais aussi à apprécier l’importance de la personnalité propre et de l’influence personnelle des membres de la fratrie et des parents dans la trajectoire de chacun et chacune.

Cette note n’a pas pour objet de synthétiser l’ouvrage, et d’en donner les éléments principaux mais d’inciter à le lire. Je mentionne donc les points qui m’ont frappé sans prétendre à l’exhaustivité.

J’ai particulièrement apprécié les mentions d’instants cruciaux où la transmission d’une vie à réussir se fait : l’engagement patient et ferme d’un enseignant exigeant pour l’aîné des garçons, couvé par sa mère ; la remontrance sous forme d’impuissance du père vis-à-vis du fils cadet, qui fait prendre conscience à celui-ci qu’il doit arrêter ses bêtises ; la cadette qui navigue en utilisant les contraintes culturelles à son avantage (divorce du mari drogué). Mais aussi les situations qui engendrent le contraire de ce qui est attendu : la surveillance–protection des filles qui leur permet de réussir à l’école. Autres points remarquables : la résistance déterminée et cachée des filles au mariage précoce ; ou l‘extrême difficulté pour les filles de se marier avec un non-musulman. J’ai relevé aussi le poids du groupe ethnique sur celle qui travaillant à l’agence pour l’emploi, et qui refuse d’être un relais privilégié du groupe franco-algérien (en quoi elle montre qu’elle a intégré les valeurs de la société qui vise à l’efficacité par dessus les liens personnels, la solidarité de groupe étant considérée comme de la corruption).

L’ensemble des analyses et récits mettent en tout cas en relief la force du groupe familial, qui se manifeste en solidarité financière et relationnelle et ne semble pas ressentie comme une contrainte mais comme un point d’appui.

L’analyse met d’autre part en évidence l’importance du territoire d’habitation, donnée élémentaire, bien sûr, mais qui dans ce contexte devient un marqueur crucial. Le choix de sortir ou non du logement d’origine a certainement fait l’objet d’études nombreuses. Mais il m’a semblé que, sur l’exemple de cette seule famille, c’est un élément majeur qui apparaît: pour s’en sortir, il faut non pas couper les liens, mais aller ailleurs. C’est le cas des deux moteurs de la fratrie, les deux grandes sœurs. Un des fils, au contraire, se sent bien avec ses potes dans le même lieu depuis toujours, mais c’est aussi parce qu’il a peu d’ambition (ou il est plus cool ?). L’ascension sociale nécessiterait donc un certain éloignement géographique? Une société vivant en ghetto s’inspire d’un esprit défensif, alors que nos sociétés favorisent la mobilité et le projet.

Cet ouvrage fait bien sentir la difficulté de la vie sociale pour cette population, mais d’une manière telle que nous pouvons supposer que la leçon peut être étendue aux catégories sociales similaires. Sans pour autant effacer les spécificités culturelles de ce milieu, notamment pour les liens de parenté (mariage des filles dans le groupe), ce qui n’est pas son propos d’ailleurs, l’ouvrage nous oriente alors vers un retour à la «  question sociale » et nous invite implicitement à ne pas nous précipiter vers les pièges des analyses identitaires/culturelles. Nous trouvons d’ailleurs ici un plaidoyer pour un engagement dans les associations qui forment le lien social et sont indispensables à l’éducation. Mais alors, prolongeant le propos du livre, notons ceci : la constatation renouvelée de l’importance du niveau social et de la réussite économique n’invalide pas pour autant les données identitaires/culturelles. Force est de constater que celles-ci doivent avoir d’autres racines très profondes, notamment psychiques.

L’histoire des enfants Belhoumi est celle d’une montée vers la classe moyenne, ce qui est réconfortant. C’est l’impression qui m’est restée. Mais une lectrice me signale être assez touchée par la régression constatée aussi dans les « ghettos ». En effet, l’ombre des attentats pèse. Et antérieurement à ces chocs, le recours à une identité fière pour compenser les échecs et le rejet, et notamment à une identité religieuse favorisée par le fait que l’islam est une religion qui définit des pratiques sociales. Les regards des « autres « changent et le sentiment alors surgit chez l’une des actrices du livre: « Tout va être à recommencer ? «

 

 

 

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