Les Ancres dans le ciel

LES ANCRES DANS LE CIEL,

L’infrastructure métaphysique de la vie humaine.

Rémi Brague, 2013, Ed. Flammarion, coll. Champs essais.

1. Dans un écrit (résultant d’une conférence) Rémi Brague, membre de l’Institut de France, professeur de philosophie aux universités de Paris (la Sorbonne) et Münich, veut réhabiliter la métaphysique aux yeux du plus grand nombre en s’excusant par avance auprès de ses collègues philosophes du caractère succinct du propos.

La métaphysique, qui traite de l’être en tant qu’être, a été longtemps le couronnement de la philosophie. Cela n’est plus. Elle a été détrônée par l’effort de la pensée, là où elle est née, en Occident. Rémi Brague estime nécessaire et espère qu’elle retrouve un nouveau rôle, celui d’un ancrage de l’existence humaine. Le titre de l’opuscule est: « Les Ancres dans le ciel, l’infrastructure métaphysique de la vie humaine ».

Il affirme qu’une pensée de l’être et de l’existence, objet de la métaphysique, est nécessaire au point exact où il s’agit de savoir si nous décidons de donner la vie à des descendants. Cette question se pose car la vie n’est plus, de soi, évidemment désirée. Deux facteurs puissants l’expliquent. D’une part, si l’unité de l’être, du bien et du beau perçue du temps des penseurs juifs (la Genèse), des philosophes grecs (Platon, Aristote, Plotin) et maintenue dans le Moyen-âge chrétien rendait la vie désirable en soi (par elle-même), l’époque moderne rompt cette unité : le monde est devenu neutre (ni bon, ni mauvais). D’autre part, l’homme moderne ne reconnaît plus d’autre arbitre que lui-même pour décider si la vie vaut la peine d’être vécue ou non.

2. Dans une conférence, les arguments sont présentés très succinctement. L’auteur retrace très brièvement les étapes principales de l’abandon de la métaphysique.

Dans leur contemplation du monde et voulant créer une cosmogonie, les philosophes grecs posent (dans et grâce à leur langue) la question de l’être, qui devient une  question « essentielle » : être ou néant, temps et éternité, existence d’un divin créateur ou processus de la nature … La formule fondatrice est celle de Parménide : « « La même chose la pensée et l’être ». La raison philosophique met au jour l’Etre, la Beauté et le Bien. La chrétienté reprend cette pensée, qui a été recueillie par la civilisation arabe, et réunit l’Etre et Dieu, cause de lui-même : c’est le règne de l’onto-théologie.

Emmanuel KANT (1724-1804), dans la Critique de la raison pure, montre « que la raison pure, lorsqu’elle est livrée à elle-même dans le domaine spéculatif, où elle est privée du garde-fou de l’expérience, n’aboutit qu’à des paralogismes en psychologie, à des antinomies en cosmologie, à la simple projection d’un idéal en théologie ». En remontant aux causes, « il montre que l’échec de la métaphysique était nécessaire. » Kant n’a pas pour but de supprimer la métaphysique, mais seulement de la remettre à sa place, qui est celle de l’action morale (la Métaphysique des mœurs).

Avec Auguste COMTE (1798-1857) le parcours de l’esprit humain est présenté en trois âges : théologique, métaphysique, positif. L’âge métaphysique est surtout destructeur de l’âge théologique. L’âge positif est concomitant du développement scientifique.

Rudolf CARNAP (1891-1970) et les membres du Cercle de Vienne, les « positivistes logiques », généralisent la formule de Comte selon laquelle « Toute proposition non finalement réductible à la simple énonciation d’un fait, ou particulier ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible ». Les énoncés qui échappent à l’expérimentation sont dépourvus de sens. La métaphysique est rejetée en même temps que tout énoncé moral, normatif ou esthétique (alors que A.Comte cherchait à subordonner la science à la morale).

NIETZSCHE (1844-1900) radicalise l’abandon de la métaphysique en reprenant et en poussant à bout le nihilisme. Le nihilisme provient du refus de toute valeur, du sens de tout ce qui fait que quelque chose est souhaitable. « Le nihilisme est pour l’homme créateur un efficace marteau, car ce qui détruit est aussi ce qui sculpte ». Cet homme, créateur de lui-même, est libre d’entraves, ce qui légitime d’ailleurs un projet intime et funeste : le suicide.

L’auteur cite  à cet égard un nihilisme plus récent, G.Vattimo, (1937- ), nihilisme doux dont les aspects positifs sont de permettre une vie collective pacifiée : ce nihilisme ne croit en aucune cause qui mériterait de mourir pour elle, ni de tuer.

Dans le contexte de cette montée en puissance d’un sujet revendiquant une autonomie complète, R. Brague évoque la forte influence de Schopenhauer (1788-1860) au 19ème siècle, dont un trait philosophique est le primat de la volonté, puis cite l’intuition de Dostoievski ( 1821-1881) et de son héros nihiliste qui démontre la logique du suicide.

Pour HEIDEGGER, (1889-1976), la démarche est autre : il s’agit de retourner aux sources de la métaphysique, à savoir l’Etre, et cela à partir de l’existence de l’homme. La métaphysique traditionnelle est répudiée, car durant 20siècles, elle a en fait réfléchi sur des « étants », mais  elle a oublié l’Etre.

3. Dans ce parcours, Rémi Brague relève un point crucial.

La conception ancienne de la métaphysique affirmait que « l’Etre est meilleur que le néant »  (Aristote, 384-322) ; que « l’Etre est désirable parce qu’il est identique au beau, et le Beau est aimable parce que l’Etre l’est » (Plotin, 205-270). Elle s’était traduite par ce que l’on appellera la convertibilité des transcendantaux, qui énonce que l’Etre, objet de la métaphysique, est identiquement  un, vrai, beau et  bon.

Il faut noter que l’autre source de la culture occidentale affirme aussi cela dans le livre de la Genèse : « … Et Dieu vit que cela était bon ». (Cette identification de l’Etre et du Bien est reprise dans les trois religions monothéistes dans lesquelles la philosophie a continué à se développer).

Cette identification disparaît progressivement. L’auteur pointe le passage, dans la modernité, de l’Etre essentiel transcendantal à l’être qui existe. Existence qui est conçue comme purement factuelle,  dépouillée de toute lumière qui lui viendrait du Bien. Le Bien est désormais une valeur attribuée, par un sujet, l’homme, et non plus une qualité intrinsèque de l’être. Citons l’auteur : « A la suite de la réduction de l’Etre à l’existence brute, le désir de l’être prend un aspect nouveau. Il était désir de l’Etre comme convertible avec le Bien, il devient simple désir de persévérer dans une existence devenue moralement neutre. »

Dès lors, les fondements de la vie humaine sont atteints en profondeur. La question première n’est plus : quel est le Bien, mais pourquoi persévérer dans l’existence ? Nous avons dès lors à décider si  la vie vaut d’être vécue. Bien que nous ayons reçu la vie, nous avons pouvoir de décision sur elle. Car, dans la mentalité générale et diffuse de l’homme moderne, la seule chose qu’en fin de compte il ne décide pas est d’avoir été amené à la vie.

On voit alors à quel point nous sommes amenés ! La question qui est en effet posée est celle de savoir si la vie vaut d’être vécue, et elle va ou peut aboutir à un autre extrême : ai-je le droit d’imposer la vie à autrui ?

Selon l’auteur, cette situation montre les limites de l’humanisme, entendu comme adoptant la Raison comme décidant ultime, et qui confie non seulement le sens de la vie humaine, mais son existence même, à nos décisions libres exercées sans une Transcendance.

4. C’est donc  bien une question de type métaphysique qui nous est posée et qui nous renvoie à la fameuse tirade de Hamlet « Etre ou ne pas être ». Si la question essentielle du  19ème siècle a été celle de la justice (l’injustice sociale et la révolte qu’elle a engendrée et cela bien sûr perdure), et si le 20ème siècle a été essentiellement le siècle de la vérité (les idéologies extrémistes ont prétendu connaître la vérité de l’homme), alors le 21ème siècle pourrait bien être celui de l’Etre, celui  de la mise en cause ou non de l’existence de l’humanité.

Des dangers de destruction totale de l’humanité nous sont d’ores et déjà connus, qu’ils soient dus aux moyens de destruction militaires ou aux dégâts causés par une exploitation de la planète répondant à des besoins artificiels toujours multipliés. Mais Rémi Brague, en tant que philosophe de métier estime de son devoir de signaler dans un langage aussi accessible que possible et en se référant au champs philosophique qui est le sien, que le danger se situe aussi dans nos esprits: celui de décider que la vie humaine ne vaut pas ou plus la peine d’être transmise.

Il faudrait donc sortir la question métaphysique de l’oubli et la remettre à une nouvelle place, non plus donc comme superstructure de la pensée, mais en tant que soubassement de l’être humain, comme l’infrastructure de la vie humaine qui aspire à un infini. A cette condition, elle sera le moyen de retrouver, sur le plan de la pensée, l’amour de la vie. Car ce que perçoivent l’intuition ordinaire comme le raisonnement « métaphysique », c’est qu’il nous faut rester ouverts à quelque chose qui nous  dépasse et nous y raccorder. Ce quelque chose est l’ancre nécessaire à l’amour de la vie.

Cet avertissement pourra surprendre, puisque nous continuons à craindre une surpopulation mondiale[1]. Mais remarquons

  • que depuis la nuit des temps, l’histoire humaine semble bien marquée par la violence exercée à l’intérieur de l’espèce,
  • que dans le livre du Deutéronome, il nous est dit : «  Je te donne à choisir entre la vie et la mort » ;
  • que cette possibilité s’exerce au plus intime du cœur humain.

5. Sur un plan philosophique, et en précisant que tout le commentaire qui suit est inspiré du cours de M. Gérard[2], « Introduction à la métaphysique », on peut observer ceci.

Replacer une métaphysique dans le soubassement de l’être humain, n’est-ce pas suivre les traces de la phénoménologie, (Husserl, 1859-1938), courant philosophique, contemporain de la « disparition » de la métaphysique et tenter d’en retrouver le principe dans un langage nouveau ? Heidegger a pensé que la métaphysique avait fait, durant 20 siècles, fausse route en s’occupant des étants,  domaine de l’ontique, et en oubliant l’Etre (l’ontologique). La phénoménologie pose que pour notre conscience et pensée, l’être ne fait que nous apparaître et ne peut nous apparaître que dans l’étant. Selon Heidegger, lorsque dans la temporalité, l’Etre apparaît, c’est pour s’évanouir aussitôt. Nous sommes donc toujours tentés d’oublier l’Etre. Celui-ci conserve son mystère, apparaissant et disparaissant sans cesse.

A l’abri de notre ignorance, nous osons donc ceci. Rémi Brague tenterait de nous rappeler que la vie humaine repose  sur un mystère concevable mais inatteignable et que l’irritation devant cet inatteignable provoque en nous, les modernes, l’oubli de ce « phénomène (pour nous) non phénoménal ( pour lui) » : l’Etre. Cet oubli nous livre au monde, soit à notre horizontalité. Cette horizontalité, nous tendons à l’occuper entièrement par les sciences : cette emprise totale de la techné (ainsi dénommée par Heidegger) sur la société humaine peut s’avérer in fine mortifère de l’humain, en dépit de l’ambition de l’humanisme. Car elle exclut le mystère de l’Etre, « source » des étants.

Rémi Brague livrerait donc un avertissement en faveur d’un retour à la verticalité, mais au lieu qu’il s’agisse d’un lieu du haut (le Très-Haut), il s’agit d’un lieu du soubassement, au profond de nous. On peut considérer qu’il prend donc acte que, pour le moderne, c’est dans le sujet que tout se joue.

 En d’autres termes, lorsque le sujet humain aurait percé toute connaissance (sciences physiques et sciences humaines) de tout objet y compris humain objet de science, il lui restera la question de l’Etre. Ou bien plutôt, conformément à l’ambition de triompher de  la mort, cette question sera étouffée.

L’appel de Rémi Brague, qui  se concrétise sur le fait brut de la natalité biologique, concerne donc aussi l’existence des sujets humains (dans un langage médiéval, la vie de nos âmes capables de Dieu) dès lors que nous évacuerions le mystère de l’Etre.

Car la contemplation de ce mystère est la source de l’émerveillement, et l’émerveillement nourrit l’amour de la vie humaine, dans toutes ses dimensions. C’est cela qu’il faut réveiller en retrouvant la préoccupation dite « métaphysique », dans un tout autre langage que celui par lequel elle régnât.


[1] Que cette crainte soit avant tout celle d’un partage différent des ressources et de la création d’un autre mode de vie, c’est notre conviction mais non le propos du livre. D’autre part, sur le plan des chiffres, tous les continents ont entamé leur «  transition » démographique, c’est à dire une nette chute de la natalité, y compris, à la surprise récente des experts, le continent africain.

[2] Professeur de philosophie à L’UCL, Louvain la Neuve, Belgique.

Les

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