ODYSSEE

Odyssée, de l’Erythrée  à l’Europe

Dans le ciel étoilé où je divague, une infime trainée blanche avance en droite ligne. Elle fuit la nuit et fonce vers le crépuscule d’Occident, vers le paradis.

Je suis épuisé, tant que je ne le sens plus. La soif me ronge la langue et la faim me fait une pierre au ventre. Une inconscience s’abat sur moi et me tient lieu de sommeil.

Le froid me rigidifie et il faut que le soleil déjà m’éblouisse pour que je me réchauffe. Mes compagnons se rassemblent autour du guide qui distribue l’eau chaude, est-ce du thé ? Je me déplie et tend ma tasse en plastique sale.

Nous avançons pas à pas jusqu’au véhicule, mon copain boîte, sa jambe é été démolie par les coups de cable, là-bas, quelque part dans le désert du Soudan, à moins que ça ne se soit passé aux confins de la Libye. Qu’est-ce que ça veut dire, le Soudan, qu’est-ce que ça veut dire la Libye ? Il a tant hurlé que ses parents, l’entendant au téléphone dont il a avoué le numéro, ont encore été emprunter à la grande famille. Puis les anges électroniques ont fait le transfert. Tout ça est parfaitement traçable, .

Mais il n’y a là sous le soleil ardent que pauvreté de tous et méchanceté de certains devenus rapaces. Rapaces qui deviennent riches, très vite, et s’ils évoluent bien, se retirent du business sous les remontrances de leurs femmes, fortune faite et pitié bien évanouie.

D’ailleurs, la miséricorde est réservée à Dieu, n’est-ce pas ? Alors, comment imaginer que même un sentiment de faute puisse surgir au cœur ? Cela aussi s’apprend, semble-t-il.

Entassés, résignés jusqu’à ne plus vouloir quoi que ce soit, les chocs que la piste nous inflige raidissent nos corps de souffrance, et ces corps se défendent bien, car nous sommes très jeunes, à peine 20 ans.

Sur la même planète, au paradis, on a chanté et l’on reprend parfois : « On n’a pas tous les jours vingt ans…ça nous arrive une fois seulement »… C’est sûr, ce voyage ne nous arrivera qu’une fois. Si nous arrivons au bout, si nous ne succombons pas à la délivrance de la souveraine mort, qui se présente souvent à nous dans un mirage d’eau tremblante.

Ce guide n’est pas cruel, cela arrive aussi, il nous fait descendre lorsqu’il prend un court repos pour se défatiguer et laisser souffler le camion. Nos jambes fourmillent lentement et se débloquent, c’est affreux. Etre en vie, c’est affreux, recouvrer le mouvement, c’est brulant et nous avons encore plus soif, ça n’est plus la langue, c’est tous les los qui crient. Je n’ai même plus envie de l’avaler, cette langue. Zombie véritable devenu.

Mais dans le zombie la vie perdure, se décrochant de la conscience et du vouloir. Car même la volonté forcenée de quitter le lieu de naissance et l’espoir de vivre enfin comme dans les images de l’étrange lucarne, ont été évaporés dans la chaleur, ce qui n’est rien, mais bien pire, dissous dans l’expérience de la violence brute et simple du congénère humain.

Beaucoup plus loin, longtemps après, Il fait à crever dans ce hangar, nous gelons la nuit et nous fondons le jour. L’écoulement du temps disparaît lui aussi. Nous survivons comme des animaux, et c’est plutôt une bonne chose, comme si la méchanceté avait disparu entre nous. Enfin pas tout à fait, parfois, c’est limite. Pourtant ici c’est quand même très bien : l’eau nous est accordée sans limite. Enfin, trois fois par jour. Personne ne nous bat.

Des vies plus loin, plus tard, trop tard pour beaucoup, nous voyons cette immensité d’eau. Comment accepter cette chose ? C’est à se perdre, c’est plus infini que mon désert, et cela bouge tout le temps, cela bruisse. Ecroulé pour la nuit sur le sable, je vois dans le ciel étoilé une infime traînée blanche qui avance en droite ligne ; elle fuit la nuit et fonce vers le crépuscule d’Occident. Vers le paradis.

Un nouveau guide nous a pris en charge, et j’ai dû donner les billets verts qui me restaient. Car nous sommes si nombreux qu’ils ne nous dépouillent pas tous, j’y avais échappé, question de pure chance. Et voilà, nous embarquons dans une résignation soutenue par un irrépressible espoir de survivre et plombée par la peur de couler. Ca vomit et autres. Ce chargement que nous sommes, veut-il vraiment le mener à bon port ? Et c’est quoi, un port ? D’ailleurs, le « nous sommes» n’est plus le même. Mon copain tient encore avec moi, mais tous les autres ont disparu. Nous étions partis à six d’Erythrée.

Des vies plus loin, plus tard, je suis allongé dans une chambre propre et confortable, je prends des médicaments. Je n’entrave pas trois mots de ce qu’ils me disent. Ils ont l’air parfois inquiets, cela me trouble. Ca ne colle pas, je pense à ma famille, il me semble que je ne les reverrai jamais, je suis accablé, je suis parti trop loin. Mais je dois vivre.

Je revis et je souris.Ils ont l’air content. Je raconte sans raconter. Dans mes yeux, ils trouvent une innocence. Je suis devenu un pur appel à l’aide.

Unité  309/chambre 07.octobre 2018

 

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