POPULISMES

POPULISMES, POPULISTES

1. Il y a en 2018/19 une montée bien établie des « populismes » dans le monde des démocraties pluralistes. L’élection de Trump aux USA, l’élection de Bolsonaro, au Brésil, la poussée de Salvini en Italie en témoignent, ainsi que la 2ème place à la présidentielle française 2017 de Marine Le Pen.

2. Le populisme, le populiste, qu’entend-on par là ?

Populisme : « Attitude politique consistant à se réclamer du peuple, de ses aspirations profondes, de sa défense contre les divers torts qui lui sont faits. » (Petit Larousse, 2003).

Dans cette attitude, le populiste flatte les passions et va toujours raccourcir et simplifier au maximum les arguments, s’il s’en soucie encore. Il s’adresse à et parle au nom du peuple et toujours de la partie de ce peuple qui est oppressée et souffre, laquelle représente par postulat le vrai et seul peuple.

Le populiste s’adresse donc au groupe toujours renouvelé des « perdants » d’une société, victimes véritables d’injustices réelles, mais aussi des mécontents de toute nature, et il est capable de fédérer ces révoltes et de s’appuyer sur elles. Il sait faire preuve de démagogie, le vice possible de la démocratie.

L’épithète de « populiste » est devenu dans la bouche de ceux qui veulent défendre la démocratie, sinon une insulte, du moins un terme négatif, connoté de catastrophisme et souvent de faillite morale. Mais peut-on s’arrêter là ? Suffit-il de cataloguer et de mépriser le populiste ?

3. Plaçons-nous du côté des votants « populistes ».

Si l’on considère que le peuple souffrant est celui qui ne fait pas partie de la classe moyenne car ses revenus se situe sous le minimum vital reconnu, il est quantitativement minoritaire dans les pays « développés ». Mais cette approximation qui veut objectiver le débat, tombe à plat. D’abord parce que ceux qui sont de fait exclus des systèmes d’assistance ou réduits à eux-mêmes pour survivre dans leur vie quotidienne n’ont pas la volonté de batailler pour améliorer leur sort. Ensuite parce que, dans une société mobile, la souffrance vient aussi des échecs subis dans la course à la compétence, dans la course à la consommation, elle est alimentée par des coups portés par des décisions de licenciement, ou par des refus d’emplois qui deviennent autant de coups du sort irrésistibles. Actuellement, on recherche et on valorise la spécialisation compétente tandis que beaucoup dans le même temps subissent ou craignent un déclassement. Enfin, les éclatements des structures familiales sont souvent à l’origine de fragilisations économiques individuelles, particulièrement pour les femmes élevant seules leurs enfants.

Or, ces souffrances multiples sont ressenties de manière plus intenses dans nos sociétés où des filets de solidarité existent ( régime de retraite par répartition, salaire minimum, sécurité sociale collective autre qu’un système d’assurance privée) que dans les sociétés anciennes immobiles et de type statutaire.

A la clarté d’une place sociale définie, fut-elle en bas de l’échelle, dont on n’est pas directement responsable, le principe de la liberté individuelle dans nos sociétés, qui affranchit certes  de cette pesanteur sociale, rend chacun responsable de son histoire, de ses succès et de ses échecs, et ce alors même que cette histoire demeure largement conditionnée par les environnements sociaux multiples qui on parfois le poids d’un destin. Ce dynamisme social comporte une partie anxiogène pour celui ou celle qui ne « réussit » pas.

Autre élément plus particulier : le sentiment se diffuse que la complexité du monde moderne est utilisée par ceux qui la maîtrise (plus ou moins) pour rouler dans la farine ceux qui la subissent. Il y a là une pulsion de révolte prête à se jeter dans les bras du plus offrant, du plus démagogique.

(J’ai écrit cela juste avant le déclenchement du mouvement des « gilets jaunes » en France, comme quoi ça flottait dans l’air !).

4. Pour comprendre l’apparition d’un mouvement populiste dans nos sociétés, il faut certainement privilégier d’abord le rapport avec la situation économique. Par exemple, on ne peut ignorer, parmi les causes de la montée du national-socialisme en Allemagne au XXème siècle, les données de l’histoire financière : les deux inflations totales de 1923 et de 1929 ont par deux fois complètement ruiné des millions d’épargnants et ce dans une société qui valorisait l’épargne et le travail. Ces désastres suffisent à expliquer l’affolement d’une population et sa séduction par un homme passionné que beaucoup ont accepté in fine comme guide et sauveur (après avoir résisté longtemps, ce que l’histoire généralement admise a un peu effacé). La majorité de la population, par lassitude et par peur, a fini par répondre à son appel ressenti comme salvateur.

Mais des éléments plus directement psychiques jouent aussi : pour en rester au même exemple, le sentiment d’humiliation ressenti collectivement après la défaite de 1918 a créé en profondeur un ressentiment profond dans toute  la population, générateur d’une possibilité de guerre vengeresse et par conséquent de l’acceptation de la politique de réarmement.

Dans notre actualité européenne, la permanence du chômage depuis la fin des « trente glorieuses » de1945 à 1975, mine la confiance en l’avenir surtout dans les classes sociales les moins qualifiées. A cela s’ajoute l’évolution vers la précarité de l’emploi, mal justifiée par l’impératif sans cesse ressassé de la compétitivité. Il s’instaure une « société à deux vitesses », l’argent et la sécurité pour les uns, la tension et l’incertitude pour les autres, ces derniers éléments étant renforcés par le fait que le niveau de vie minimal s’est élevé mais que les dépenses « obligatoires » (nourriture et logement auxquels s’ajoutent désormais la mobilité et la connectivité)  augmentent sans que le revenu fasse nécessairement de même.

5. Quand s’en remet-on au leader populiste ?

La montée des « populismes » apparaît lorsque ceux « d’en bas » perdent confiance dans les gouvernants et les décideurs et aspire à virer ceux « d’en haut » sans même d’ailleurs espérer vraiment ou être sûr que la situation s’améliorera pour eux, mais en une sorte d’acte punitif : c’est le «  tous pourris » rejetant en bloc le personnel politique.

Dans un démocratie pluraliste, les citoyens élisent des gouvernants et les remplacent (deux acquis essentiels !) via un système de délégation de pouvoir à des représentants. Or un tel système suppose une confiance minimale entre l’électeur et l’élu. Disons brièvement que cette confiance est entamée depuis plusieurs années dans nos pays, dont ceux cités en introduction. En cause de nombreux facteurs, dont un nous parait majeur : l’accroissement vertigineux de la complexité de la gestion sociale pour les gouvernants les réduit à la gestion économico-financière. et en conséquence à l’incompréhension et l’insatisfaction perpétuellement renouvelées  et successives de différents groupes de  gouvernés.

Cette situation est maintenant aggravée dans des proportions alarmantes par la connectivité et l’instantanéité des informations qu’elle permet, ainsi que par leur découpage et leur émiettement qui produisent une confusion générale. Le métier de l’homme politique est devenu impossible dans sa fonction dite tribunicienne, celle du contact avec les gouvernés et de leur mobilisation sur les grands choix politiques. Alors qu’il lui revient de mobiliser par la parole les citoyens, pour les entrainer et exercer la nécessaire fonction de leader responsable, chacun de ses propos est diffusé hors contexte, il est ridiculisé et moqué en permanence, et pour finir dévalué.

Ainsi se renforce la montée du populisme : lien de confiance gouvernants-gouvernés rompu ; accusation de corruption de tout  pouvoir ; perte individuelle de repères ; soif de sortir de l’impuissance face à sa propre situation ; besoin éperdu d’un lien collectif. Alors ce produit le basculement vers le sauveur populiste.

6. Nous voudrions évoquer, sinon étudier, l’angle particulier des rapports entre l’individu et la foule.

Le sociologue David Riesman intitulait sa recherche «  La foule solitaire » (1964) et marquait alors que dans les grandes conurbations qui se multipliaient sur la planète, l’individu se trouvait de plus en plus  partagé entre différents cercles de proximité, (habitation, profession, loisirs) et que cet élargissement se traduisait par une sorte d’atomisation de chacun, courant comme un électron qui passerait d’un atome à l’autre. Il notait que les moyens de communication court-circuitait les relations intermédiaires, tous étant reliés par la télévision, mais chacun isolément. David Riesman soulignait aussi que cet individualisme des agents sociaux ne supprimait en rien la grégarité des passions sociales.

Cette combinaison d’un individu à la fois isolé et grégaire favorise les phénomènes de foules propres à l’adhésion à un leader/sauver de type populiste. Rappelons que la démocratie suppose  un homme raisonnable : le citoyen, sujet, qui pense et choisit. Dans son vice, la démagogie, et en période de populisme, le sujet, c’est la foule et non le citoyen.

Autre angle de vue, Erich Fromm a bien souligné dans son œuvre «  Fear of freedom » d’ailleurs contemporaine des totalitarismes national-socialiste et soviétique, que l’on peut vouloir échapper à la liberté personnelle, car cette liberté magnifique qui nous est offerte  peut être vécue comme insupportable. Cette vie, dont nous supportons la responsabilité, n’est plus maitrisable, ni désirable, ni désirée. Il en résulte en retour un besoin éperdu de lien social pour refonder la solidité de la personne. Ce besoin trouve à se satisfaire dans des mouvements de foules infiniment mieux réunis par des slogans passionnels que les individus par des arguments.

Il est des situations où chacun se persuade que l’accumulation des divisions, des illusions, des ambitions, des idéaux aboutissent à l’impuissance et  rendent nécessaire de se confier collectivement à un homme providentiel qui sera capable de concentrer en lui cette énergie diffuse et erratiaue.

7. Comment s’y prend le chef populiste ?

Il ne doit parler que de manière destructive et reprendre mot pour mot les haines et les jalousies, les colères et les emportements. Toute révolte est bonne à exploiter. Il doit ensuite les fédérer. Comme elles sont contradictoires et multiples, il doit se concentrer sur la destruction et non sur la construction de solutions. D’un grand secours lui est alors le mécanisme du bouc-émissaire, mécanisme inscrit dans notre psyché individuelle et collective depuis la nuit des temps. Ce bouc-émissaire est paré d’une puissance qui fait peur (c’est le banquier et l’argent,  l’immigré et l’envahissement, le musulman violent, le juif puissant, les médias etc), il sera simplifié, généralisé, dépersonnalisé mais inscrit dans un archétype inconscient : l’exploiteur, l’impie, l’envahisseur.

La source du malheur est ainsi repérée et désignée à la vindicte (toujours dite populaire  …).

Le populiste doit être animé d’une passion véritable et croire à ses propres divagations, car seule un extrémisme passionnel peut faire passer son message. Et celui-ci est reçu parce que les foules ne veulent qu’entendre cela et rien d’autre : du brut, du simple, et donc du vrai !

Cependant, le chef populiste doit aussi se référer à un idéal, pour aller de l’avant, donner au peuple un but à atteindre, l’enthousiasmer ce qui permettra et justifiera les sacrifices indispensables au redressement de la situation : l’honneur de la nation, la libération de la classe sociale exploitée, la puissance militaire au milieu des nations ou des peuples….

Cet orage maléfique déclenché charismatiquement porte en lui la guerre comme sa nuée. La solution du chômage et de la misère par les massacres, la solution de l’avidité pour les fabricants d’armes, et la solution de toutes frustrations par la violence.

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8. En 2019, en Europe, la montée des populismes penche vers la destruction de l’effort institutionnel créé à l’issue de la deuxième guerre mondiale. Les bénéfices de l’Union Européenne sont complètement sous-estimés, ou simplement ignorés.

Observons que l’U.E. est fondamentalement une incarnation de cet « agir communicationnel » (Jürgen Habermas) dont le principe est l’argumentation entre égaux, où les puissants, non contents de participer aux discussions au lieu de s’imposer de force,  admettent l’arbitrage de la Raison. Rêve ? Oui et nécessaire ! Voici la diplomatie, le multilatéralisme, des règles communes. Le populisme vote contre ! Rien d’étonnant que cette Europe soit haïe par les démagogues et partisans des simplications destructrices et soi-disant libératoires.

L’évolution récente introduit des données profondément nouvelles et différentes. J’ai évoqué l’instantanéité des nouvelles. Il faut y ajouter la mémorisation intégrale par les serveurs de toutes les données, jointe aux procédés de captation de ces données : de la caméra cachée aux innombrables prises de vues avec les ordiphones (gsm ou portable). Ce samedi 18 mai 2019, un ministre autrichien démissionne car un vidéo de juin 2017 vient d’être publiée, le montrant trahissant son pays, lui, hyper nationaliste d’extrême-droite. De procès on parlera peut-être plus tard, le scandale public a déjà sanctionné l’auteur des faits.

9. Enfin, évoquons l’élément de paresse, très répandu dans les médias rapides, qui consiste à maudire le populiste non à raison de ce qui est dit ou rapporté mais à cause des conséquences prévisibles de ces propos. En effet, la question est de savoir pourquoi le populiste a du succès, lui qui dit ce que beaucoup pensent tout bas.

En Europe actuellement, il y a une crainte de l’avenir et de la compétition, il y a des perdants de la mondialisation. Après tout, après des dizaines d’années de course à marche forcée, cette protestation profonde que reprend et utilise le populiste a quelque chose de juste : le monde moderne pourrait-il aller un peu moins vite ? La mesure par l’argent va-t-elle enfin diminuer sa pression ? La vie humaine doit-elle être asservie à la gestion économique et de plus en plus financière ? Si le populiste reprend ces justes cris de révolte, il ne faut pas lui en laisser l’exclusivité.

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