So long, my son

De WANG XIAOSHUAI

2019

Voir cette œuvre cinématographique de Wang Xiaoshuai, œuvre  du si justement nommé 7ème art, à moins que cela ne devienne maintenant le premier, c’est faire une expérience typique d’humanité, parce que ce film nous humanise.

« Avec So long, my son, Wang Xiaoshuai signe une saga familiale à l’ambition folle, qui prend le pouls de la société chinoise tandis qu’elle accompagne sur quatre décennies un couple brisé par la mort de son enfant ». Parfaite introduction résumée en un titre d’une interview de l’auteur (Focus/Vif du 25 juillet 2019) par Nicolas Clément, dont nous reprenons quelques extraits.

« Wang Xiaoshuai signe une immense fresque feuilletonnante couvrant quatre décennies d’une histoire familiale marquée du sceau de la tragédie. Le film multiplie les sauts temporels avec une limpidité exemplaire, tissant patiemment la trame d’un mélodrame à l’intensité lancinante, hanté par la culpabilité et la mort, le couple au cœur du récit se retrouvant sans arrêt confronté avec ce qu’il aurait dû vivre avec son fils perdu. »

Ce film est passionnant à plusieurs niveaux.

Au niveau politique et social d’abord, parce que plusieurs scènes marquantes du film nous dépeignent la société chinoise encadrée de près par le gouvernement communiste dont l’efficacité repose sur la logique de vérité incoercible du Parti, qui s’impose à tous. Le ressort tragique de l’histoire repose essentiellement sur le décès accidentel du fils unique et sur l’avortement forcé d’un second enfant, en vertu de  la politique de l’enfant unique. Renoncement redoublé d’une cérémonie de félicitations officielles où l’auteur nous figure le désarroi total du couple sous les applaudissements commandés des camarades.

A ce même niveau politique et social, nous voyons l’évolution de la Chine vers l’économie de marché. Les licenciements dans l’entreprise métallurgique d’Etat rendus nécessaires par cette évolution sont opérés par le directeur avec la force du parti : point de syndicat libre pour négocier. Mais la force du parti résidait aussi dans le fait qu’il pourvoyait à tout. Dans ces circonstances, cela n’et plus le cas et l’assemblée hurle son indignation, impuissante. Notons ici les ressources de l’esprit chinois qui tient pour fondamentale la transformation permanente des choses (par l’alternance du Yin et Yang) : le directeur se permet d’asséner aux désignés d’office pour le licenciement quelque chose comme « n’ayez crainte, car le phénix renaît de ses cendres » !

Un autre membre de la famille va réussir dans la construction immobilière et accéder à la richesse matérielle, tandis que notre ouvrier métallurgiste tient sa propre petite entreprise de mécanique à la fin du film. Une jeune femme figure la nouvelle société, qui danse avec liberté lors d’une fête, se plait à plaire à l’ouvrier, et qui plus tard part à l’étranger poursuivre ses études. 

L’écart immense entre la génération qui a connu la révolution culturelle et les nouvelles générations formées (chirurgiens par exemple) est dépeint par touches successives si astucieusement que l’on n’a pas le temps, durant la projection, d’en mesurer l’énormité. A cet écart cependant, les liens familiaux semblent résister, qu’on peut interpréter comme le dernier rempart pour les chinois contre la folie de l’histoire chinoise du 20ème siècle, aussi bien que comme la force d’une civilisation forgée pendant des siècles par les maximes de Confucius ou  tout simplement à l’indispensable lien minimal totalement nécessaire dans ce fourmillement humain. Mais il est certain que la force des liens familiaux en Chine, montrée dans cette longue saga, nous enseigne plus sur la vie des chinois que ne le fera jamais un voyage touristique.

Venons-en maintenant à l’essentiel, à l’humanité profonde de ce film, qui  parvient à mettre en scène avec une grande pudeur des souffrances intenses, supportées avec une sorte de sagesse stoïcienne. On a résumé l’intrigue du film ci-dessus. Retenons une séquence très forte qui conclut en point d’orgue cette œuvre d’art. Il s’agit de rien moins qu’une confession (au sens précis du rite religieux chrétien de repentir exprimé et de pardon reçu pour revivre), de l’aveu d’un homme dont la faute (qu’on se retient de dévoiler ici) « grandit en lui comme un arbre » ( très belle image naturaliste plus parlante et plus justement significative qu’un discours abstrait) et l’empêche de vivre, et du pardon des parents « victimes », puisqu’il s’agit de la disparition de leur fils unique, qui ont tant souffert qu’ils ne ressentent plus que l’inanité et la force de mort de « l’œil pour œil , dent pour dent » : ils s’en délivrent en en délivrant par le même coup le jeune homme. Le par-don renouvelle ce don qu’est la vie.

Tout au long de ces trois heures, le jeu des acteurs est habité, de nombreux plans se prolongent dans l’immobilité, nous offrant le temps de pénétrer l’intériorité de l’évènement.

L’on s’habitue peu à peu à cette fresque ambitieuse où n’apparait que la vie quotidienne, mais dazns toutes ses dimensions humaines.

La Chine est donc devenue une puissance économique et le rabâchage d’analyses sur ce seul plan est aussi le signe d’un rétrécissement d’optique de notre part. Elle reprend une place perdue depuis 4 siècles et constituera à nouveau un des pôles de l’humanité. Avec ce film profondément humain, nous voyons qu’elle va aussi irriguer la culture humaine, dans le sens d’un partage de nos vies, universellement marquées par la souffrance, la violence, la solidarité, la rédemption, le pardon et l’amour. Au fait, c’est bien ce qu’on devrait attendre d’un quart de l’humanité !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.