TERRITOIRES

TERRITOIRE du vivant et TRANSFORMATION personnelle.

 I. Nous commençons toujours la pratique[1] à l’heure, cela fait partie de la discipline et de l’engagement nécessaire pour persévérer. Et chacun et chacune retrouve la place que l’habitude lui a donnée.

C’est une simple constatation de la vie ordinaire, un phénomène assez fréquent et universel pour être relevé, auquel son caractère largement inconscient donne une grande signification : l’appropriation de l’espace nous donne une sécurité qui semble une condition nécessaire pour se sentir bien.

Enfant, mon grand-père m’emmène à un défilé militaire. J’admire ce déploiement ordonné qui dégage une impression de force à laquelle je suis sensible. Tout est fixé par avance, la place dans le rang comme le rythme de l’allure. Les soldats se fondent dans un quelque chose de plus grand que soi, un collectif qui les prend en charge et qui, en effaçant toute peur individuelle, les augmente tous ensemble dans l’ordre de la puissance.

Evidement, notre vie ne peut se développer que dans un milieu. Nous avons besoin pour vivre d’un espace-temps, c’est-à-dire d’un territoire et d’une durée. Ce besoin ne résulte pas d’un choix, il n’est presque pas gouvernable, mais constitue une donnée de départ, condition transcendante de notre existence.

On pourrait dire que ce besoin est celui de notre corps, et qu’il montre notre nature animale. Cependant, il ne s’agit pas seulement du milieu où se déplace le corps biologique et psychique visible, mais aussi du milieu où apparaissent et se meuvent nos pensées et nos sentiments. De même que nous contemplons l’horizon de l’océan ou les dentelures des sommets escarpés, de même nous sommes séduits par des paysages imaginaires, nous sommes pris par des passions, intellectuelles, relationnelles, qu’il s’agisse d’idées pures ou de sentiments. Dans le monde de la pensée, Il y a en effet des cheminements de la mémoire comme il y a des suites de raisonnements, des constructions et des récits qui sont autant d’espaces parcourus dans une durée. Dans le monde des sentiments, point n’est besoin d’insister sur la dialectique inéluctable du mouvement et de la durée, sur la mouvance permanente et la valeur d’une construction stable.

Prenant le train en milieu de journée, je choisis une place qui me plaît dans la rame aux trois-quarts vide. A l’arrêt suivant, je vois un chat noir et blanc qui se faufile près d’un rail. Que fait-il là ? Il est pour moi incongru à cet endroit, où il risque peut-être sa peau ? Cela me chiffonne et je lui souhaite bonne chance, très confiant d’ailleurs dans sa capacité de mobilité opportune. Cette voie ferrée fait partie de son territoire.

Il est clair que le vivant, qu’il soit sur cette planète végétal immobile et enraciné ou flottant dans les eaux, ou animal essentiellement mobile, ou humain doté de pensée[2], a un besoin vital d’un espace précis où vivre, qu’il a besoin d’une demeure, qu’elle soit géographique ou de pensée ou relationnelle. De même que nous n’avons pu grandir avant la naissance que dans une demeure nourricière et protectrice, nous continuons d’instinct à rechercher une sécurité pour notre vie, que nous savons fragile et, pour tout dire, mortelle. Même l’être le moins craintif, le moins peureux, même le plus brave et le plus audacieux connait ses repères et s’appuie sur eux, dans son monde extérieur comme dans son monde intérieur. Les limites visibles du monde extérieur nous sont offertes, les limites invisibles de notre monde intérieur nous sont à découvrir. Mais il s’agit toujours d’un territoire à l’intérieur duquel nous évoluons, plus ou moins attentifs au monde extérieur, plus ou moins conscient du monde intérieur.

Un groupe de jeunes écoliers s’installe, bruyant, se défoulant de l’attention forcée des heures de classe. « Tiens, nos territoires se chevauchent », me dis-je.

Nos territoires, extérieur et intérieur, s’interpénètrent aussi bien en chacun de nous qu’entre nous et si les corps marquent une limite claire, les âmes sont plus poreuses : chacun est dans son monde intérieur habité par tous ceux et celles qu’il rencontre. Cette inter-pénétration rend la notion de territoire moins compacte et beaucoup plus complexe qu’il n’y paraissait : non seulement nous allons de territoires en territoires dont les frontières sont variables, mais nous vivons dans un grand ensemble composé de territoires différents et partagés. Chaque territoire que nous identifions est composé de portions d’autres ensembles.

Malgré cette complexité, nous pouvons en garder la notion et introduire un nouveau point. Parce que notre territoire complexe et comporte néanmoins des limites, on ne peut l’habiter sans qu’apparaisse simultanément une distance par rapport aux autres territoires et un contact frontalier avec eux. Cette mise à distance nous protège, mais elle implique nécessairement en contrepartie la peur de sa perte. Cette peur génère le besoin de sécuriser l’espace de manière pérenne ; cette sécurisation génère les rivalités, les défiances et les conflits.

Nos territoires doivent en effet être maintenus, préservés afin de durer, ce qui est bien naturel pour s’inscrire dans le temps. Mais nous voudrions qu’ils durent en l’état, et c’est là, exactement là, que le bât blesse, car un tel désir est illusoire du fait que la Vie est mouvement permanent, aux niveaux biologique, psychique et spirituel[3]. A ces trois niveaux, nos territoires sont donc constamment remis en cause et érodés et nous cédons immédiatement au besoin de préservation. Pour assurer cette stabilité ou cette immobilité dans la durée, nous passons alors très souvent de la défense de notre territoire à la domination ou au moins à un contrôle des autres territoires. On peut certainement dire, même si l’analyse reste partielle, que la paix entre nos territoires, dans les espaces-temps physiques, psychiques et spirituels, résulte de conventions de non-agression qui supposent un équilibre des forces de leurs possesseurs entre eux.

Faut-il alors construire une « ligne Maginot [4]« ? Ou faut-il opter pour une stratégie de mouvement ? Faut-il préserver ou recréer, s’arrêter ou évoluer, s’immobiliser ou se transformer ?

Si la proposition : «  la vie est mouvement «  est correcte, la réponse unique à ces questions est déjà contenue en elle. Il faut choisir le mouvement et la transformation pour rester en vie.

Mais qu’est-ce à dire ?

  1. II. C’est à vrai dire dans les dernières secondes d’un cours de Tai Ji où j’avais constaté cette permanence des places des élèves, que le jeu de mes neurones avait associé soudainement à ce constat cette référence : «  Le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête » (Mt. 8. 19-22). Un sens nouveau et simple m’apparaissait et je devais le noter : le Fils de l’homme n’a plus besoin de territoire.

L’expression « Fils de l’homme » peut être comprise comme se référant à une humanité achevée, au sens non d’une destruction, mais d’un accomplissement de sa vocation la plus profonde, à la fois immédiatement réalisable et terriblement lointaine, qui est de vivre dans la paix. Le Fils de l’homme, c’est la figure et la promesse d’une réalisation de la plénitude de l‘humain vivant. Et l’on précise : cette plénitude est celle d’un être vivant collectivement en paix, dans le « Royaume des cieux ».

Pour que l’humanité entre, dans le temps de son histoire, dans ce Royaume de paix, ou tout au moins se dirige vers lui, réponde à son appel, il nous faut transformer ce besoin de territoire, cette angoisse de la sécurité et ce goût pour la domination. Ne pas reposer nos têtes nous met en condition d’accepter un renoncement à la domination et au contrôle. Il s’agit de la transformation spirituelle permanente d’un donné psycho-physique toujours là. Attitude d’ouverture modifiant la pesanteur dans laquelle nous sommes construits.

Pour renoncer à la puissance de la domination, il faut accepter notre faiblesse, et même s’appuyer sur elle en y voyant une ressource précieuse pour notre adaptation. C’est très souvent, admettons-le, la perte de l’ancienne frontière qui nous oblige à une ouverture, à l’acceptation de pénétrer dans et de se laisser pénétrer par un nouveau territoire plus large. Mais ce peut être aussi le fruit d’une réflexion, d’une rencontre, d’un engagement.

Cependant, dans cette acceptation de notre faiblesse, disposons-nous de quelques indications pour avancer sur le chemin ?

 

III. Les « Béatitudes » sont le mode d’emploi de notre transformation vers un abandon des territoires.

Au cours du déroulement de l’histoire, nous n’accomplirons le pèlerinage vers une humanité en paix, cette distance inouïe à parcourir, que si nous devenons humbles (pauvres matériellement : nous entraidant ; pauvres en esprit : sans orgueil; pauvres de cœur : sans rejets). C’est l’injonction des « Béatitudes » : « En marche[5] les humbles, les doux, les purs, les miséricordieux, les assoiffés de justice » (Mat. 5, 3-12)[6]. Lorsque nous n’avons plus où reposer notre tête, c’est alors que nous abandonnons nos frontières et devenons humbles. Nous sommes, dans l’ouverture à la Vie[7] qui nous a pris dans ses bras.

Mais les béatitudes continuent en prédisant «  Malheur aux riches ». Malheur, c’est à dire aussi, simplement, « bonheur illusoire », finalement mauvaise heure et non bonne heure, à ceux qui veulent à tout prix conserver leurs territoires par la domination violente ou silencieuse des autres, par l’oubli que toute compétence est un service, par la thésaurisation de biens materiels, par le subtil orgueil spirituel. On voit ici que les deux avertissements des béatitudes, l’un positif, l’autre négatif, sont les deux faces de la même médaille.

Le processus de transformation ainsi orienté par le « Sermon sur la montagne » est en effet le seul moyen d’une ouverture radicale à la Vie. Il ne s’agit pas d’un abandon des territoires fondé sur un « quiétisme » (tout concourt au bien), ni d’un mépris de notre être bio-psychique fondé sur un « jansénisme » (la « chair » impure doit être purifiée), il s’agit du combat spirituel d’une véritable métamorphose pour retrouver le mouvement de la Vie. Ce combat consiste à s’accorder, dans un esprit et des actes de non-possession, avec la nature même de la Vie, qui est le Don premier. Pour nous transformer et ouvrir nos territoires, nous imiterons l’attitude d’humilité de Marie dans sa réponse à l’Ange (Lc, 1,38) : « Qu’il m’advienne, qu’il me soit fait, selon ta parole ». L’efficacité paradoxale de cette simplicité provient de ce qu’elle est en accord total avec le souhait profond de la Vie en nous, de nous voir vivre sans entraves et libres dans le territoire sans limites de la Charité. Souhait profond sans cesse rappelé dans la prière du « Notre Père » : « Que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite ». Et, dans la même prière, conscience du combat qui nous est imparti par la Vie: “Ne nous laisse pas entrer en tentation”.

* * * * *

Les énoncés troublants du Sermon sur la montagne nous apparaissent alors comme les guides d’une vie humaine pleinement réalisée.

Au demeurant, suivre cette orientation de la métamorphose ne mène pas à une vie facile, d’où le conseil de l’apôtre Paul : « Priez sans relâche » (1Th, 5,17).

Mais disposer d’une bonne boussole, c’est déjà beaucoup !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Il s’agit de Tai Ji et Qi Gong, mais le mot est généralisable à toute activité régulière.

[2] Ces répartitions, classiques, sous-entendent néanmoins des frontières poreuses : il semble bien que certains animaux peuvent accéder à un début de conscience de soi.

[3] Nous adhérons au schéma suivant : l’humain est bio-psychique-spirituel. Le biologique, corps que l’on a ; le psychique, chair affective que l’on est ; le spirituel, l’esprit (l’intelligence, la mémoire et la volonté). C’est un tout indissociable, ouvert. Le corps donne le pouvoir-vivre. La chair permet la relation vivante. L’esprit est ouvert à un au-delà des limites.

[4] Ligne de défenses fortifiée construite dans l’est de la France, destinée à prévenir une invasion allemande après la fin de la guerre 1914/1918.

[5] Traduction de E.Chouraqui, que je trouve meilleure que ‘ bienheureux ».

[6] La phrase n’est pas une citation, mais un condensé.

[7] Précision typographique : la vie, vie humaine psycho-physique ; la Vie, vie nommée éternelle, nommée divine.

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