DARK HOURS

LES HEURES SOMBRES; DARK HOURS. Janvier 2017.

Ce film de Joe Wright superbement joué par Gary Oldman nous raconte un moment précis et décisif de l’histoire de la deuxième guerre mondiale, en son début en l’Europe de l’Ouest. Le 3ème Reich est en guerre avec la France et la Grande-Bretagne. Après quelques mois de « drôle de guerre » inactive, l’armée allemande contourne la ligne Maginot en violant la neutralité de la Belgique. Les Pays-Bas sont également envahis. Une combinaison militaire nouvelle, à savoir une aviation dominant l’espace aérien et des colonnes de blindés perforant les fronts à vive allure, conçue et menée à bien par des militaires à la fois audacieux et compétents, fait la preuve de son efficacité. En France, la première guerre mondiale n’a pas débouché sur une humiliante défaite incomprise comme en Allemagne. Pour cette raison profonde, l’esprit n’est pas à l’enthousiasme martial, ni à une résistance à tout prix. De plus, l’armée n’a pas pensé la guerre nouvelle mécanisée.

Au Royaume-Uni, le gouvernement conservateur britannique de Neville Chamberlain ne fait plus le poids dans ces circonstances, lui dont la politique a consisté à plier pour gagner du temps devant Hitler, pariant que le dictateur finirait par se satisfaire de ses conquêtes à l’Est de l’Europe et renoncerait à s’attaquer sinon à la France, du moins à l’Empire britannique.

La débâcle française précipite les évènements politiques à Londres. L’opposition veut la chute de Chamberlain. Le parti conservateur au pouvoir admet que Chamberlain doit être remplacé. Le seul candidat possible (c’est à dire admis par l’opposition) pour un cabinet d’union nationale se nomme Winston Churchill. Celui-ci, même après sa nomination comme Premier Ministre, va rencontrer les pires difficultés à imposer le choix de la résistance et du refus de négocier avec Hitler. Cet épisode, que le déroulement de l’histoire a presque effacé, constitue la trame du film.

Du point de vie cinématographique, ce film est ce que l’on appelle un biopic, qui met en valeur un personnage historique lors d’une phase de sa vie. Les acteurs, et particulièrement Gary Oldman qui incarne Churchill, sont convaincants, ce qui rattrape un style très convenu et formel de l’oeuvre (notamment la scène dans le métro et une scène de rue, toutes deux théâtralisées maladroitement). C’est donc le jeu du personnage qui fait l’intérêt du film. Toutefois on peut aussi y trouver un intérêt de fond.

En effet, le scénario du film met en scène la lutte de Winston Churchill pour faire prévaloir ses vues : on ne négocie pas avec ce dictateur, qui a déjà avalé la Tchécoslovaquie, la Pologne et l’Autriche. Mais une telle opinion ne fait pas l’unanimité. En 1940, chez les gouvernants de l’Empire, au sens large de milieu social, une fraction est tentée par la négociation avec Hitler pour acheter la paix. Indépendamment des véritables responsabilités historiques, dont l’étude n’est pas le sujet de l’intrigue du film, le personnage de Lord Halifax représente cette tendance, le faible Chamberlain ne s’y opposant pas. Le Roi, hostile à la personnalité du nouveau premier ministre, est lui aussi sensible à ces arguments en faveur d’une négociation. Car est-ce le devoir royal que d’exposer son peuple à la guerre ?

La personnalité bouillonnante et autoritaire du premier ministre est quelque peu soulignée…Petit à petit, l’homme s’impose car il tient bon dans ce qu’il faut bien appeler un vrai désastre : le corps expéditionnaire en France est tout entier (300 000 hommes) sur le point d’être fait prisonnier par les troupes allemandes. Et pour retarder l’échéance et permettre la possibilité, la simple possibilité sans garantie de succès, d’une évacuation vers l’Angleterre, les quatre mille hommes qui tiennent Calais sont sacrifiés carrément, écrasés sous les bombes de la Luftwaffe maîtresse du ciel. A cela s’ajoute l’effondrement militaire français complet.

Menacée d’envahissement, il semble bien que la société soit prête à la résistance. Une scène caricaturale et peu crédible dans le métro londonien, mais de type ouvertement théâtral, (mentionnée plus haut) nous montre lourdement que les anglais « de la rue » veulent résister et laisse penser que finalement les seuls tièdes qui restent sont au gouvernement. Est-ce correct historiquement? L’épouse de Churchill le soutient aux moments cruciaux du découragement. Le roi finit par l’appuyer aussi.

Mais il faut noter que, dans le cas de ce qui sera appelé plus tard « la bataille d’Angleterre », le choix de la résistance s’appuie sur une histoire commune glorieuse cimentant un peuple, sur le civisme certain de ce peuple que n’entame pas les différences sociales, sur l’élément géographique de l’insularité, sur l’espérance d’un secours de l’Amérique et sur le système politique discipliné et binaire qui soutient tout gouvernement du Royaume-Uni.

La justesse de ce film est d’abord de nous rappeler que l’histoire n’est pas écrite d’avance et qu’il tient parfois à très peu et à quelques hommes que les choses basculent dans un sens ou dans l’autre. Elle est ensuite de mettre en scène les deux attitudes fondamentales qui nous habitent face à un conflit violent, et dans ce cas à la plus grande violence envisageable, le début d’une guerre entre millions d’individus. Soit éviter le conflit à tout prix et céder pour éventuellement regagner plus tard, mais d’abord pour rester dans la paix ; soit déclarer les choses inacceptables et se préparer à se battre et mourir (ou faire mourir). s’il est facile de juger après coup, le choix reste toujours difficile dans le moment présent, qui engage un avenir parfaitement inconnu.

Ce choix est dans ces circonstances tellement radical qu’il rend nécessaire un appel à un homme exceptionnel. On pourrait dire qu’il s’agit là d’une sorte de comportement collectif de niveazu quasi psycho-biologique; Chacun sent que sa vie est mise en jeu, ou la raison de sa vie, son honneur.

Ce vieil homme politique d’avant la première guerre mondiale, qui a de plus quelques ardoises à son passif (la bataille perdue contre les forces de l’Axe ( Turquie, Allemagne) à Galipoli dans les Dardanelles), s’avèrera pourtant capable de prononcer les mots qui galvaniseront la population. Il va savoir utiliser la puissance du langage qui se manifeste pleinement dans ces circonstances exceptionnelles. Le langage met en scène et réactive les émotions fondamentales de l’humain qui concernent sa vie et sa survie. L’art oratoire consiste à reprendre ces émotions, à les focaliser sur des choix primaires, et à mettre les fondre dans un récit cohérent, à désigner l’ennemi et l’inacceptable, pour proposer enfin une voie unanime que tous pourront partager, en faisant appel à une vertu, en l’occurrence le courage. (Hitler ayant remplaçé l’appel au courage par l’appel à la haine et l’affrontement de l’ennemi par la condamnation du bouc-émissaire.) On pense à l’orateur de la Révolution française, Danton.

Dans de telles circonstances tragiques, il revient à un homme seul de manier le langage qui mobilise et transcende les divisions. Il devient sacré, c’est à dire mis à part, et toute la responsabilité lui est remise. La population s’abandonne à lui. Il est suivi et obéi, il amène au sacrifice de soi. Tragique grandeur.

 

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